L’ennemi

Le sociologue Jacques Beauchard mobilise la pensée de son maître, Julien Freund, pour comprendre ce qu’est un « ennemi », au moment où les violences s’exacerbent et où les « guerres » ne se font plus seulement entre armées régulières. Comme les récents actes terroristes perpétrés en France le démontrent, l’ennemi n’est pas toujours celui qu’on attend et il n’est pas toujours là où on l’imagine intervenir. Fin connaisseur du Liban et de la Syrie, il concentre son analyse sur Al-Qaïda et Daech, cherche à comprendre ce qu’« être en guerre » signifie quand l’ennemi n’a pas de véritable État et que des personnes isolées commettent des attentats meurtriers (comme à Nice, le 14 juillet 2016) en revendiquant leur allégeance islamiste tardivement et parfois confusément, via des « traces » dans leur ordinateur ou un message allusif… En 2015, Jean-Yves Le Drian, alors ministre des Armées, et Alain Bauer, « expert » en sécurité, publient chacun un ouvrage au titre identique, Qui est l’ennemi ? que l’auteur décortique. Il lit et commente également Gilles Kepel, Jenny Raflik, Bertrand Badie et Dominique Vidal, Pierre-Jean Luizard, Olivier Roy et quelques autres. Il explique qu’il faut saisir la spécificité de ces « duels » qui opposent deux belligérants principaux qui, en se combattant, combattent également d’autres « ennemis » qui ne sont pas présentés comme tels (les Kurdes luttent contre Daech tout en étant attaqués par les Turcs et les Syriens…). C’est cette présence d’un tiers exclu qui est au cœur de cette lettre ouverte à un Premier ministre confronté à cet ennemi flouté. Il reprend les trois « fermetures » freundiennes – frontière, ordre, identité –, qui possèdent chacune sa dialectique de l’un et du multiple et de l’intégration et de l’exclusion. Il souligne également l’incroyable plasticité des situations : rien n’est dorénavant figé ; un terrorisme en cache un autre. La notion de « front » avec le cyberconflit n’a guère de sens. L’on croyait le « terroriste millénariste » disparu, il réapparaît sous les traits d’une jeune femme en jeans ! L’hybridation touche aussi les anciennes lois guerrières… Le court ouvrage de Jacques Beauchard, très bien documenté, a le mérite de la clarté, sans être donneur de leçon. Comment le pourrait-il puisqu’il expose justement l’impossibilité d’identifier simplement l’ennemi…
Thierry Paquot

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Le nécessaire et insaisissable ennemi

 

Par Antoine Courban professeur USJ Beyrouth

L’orient littéraire avril 2018

 

Dans sa préface du livre de J. Beauchard, l’ancien premier ministre de France, Jean-Pierre Raffarin, rapporte un jugement lapidaire de l’amiral Alain Coldefy sur la situation apparue après la chute du mur de Berlin (1989) : « Il n’y a plus de menaces aux frontières ; il n’y a plus de frontières aux menaces. » Notre conception moderne du politique demeure biaisée par une représentation utopique, héritée du XVIIIe siècle, portant sur l’idée d’un progrès allant toujours vers le mieux et supposé réaliser une « paix cosmopolitique » perpétuelle. On se souvient comment l’ordre international, né des Traités de Westphalie (1648) qui mirent fin au carnage des guerres de religion en Europe, nous a légué la conception de l’État moderne et de sa souveraineté que circonscrivent des frontières internationales visibles à l’intérieur desquelles il n’y a nul place pour l’ennemi politique, ce dernier étant relégué, depuis Hobbes, à l’extérieur. Ainsi, il ne saurait y avoir de guerre qu’entre États, compris comme « Eux » face à « Nous » de part et d’autre d’une frontière bien visible. Toute possibilité d’un ennemi intérieur implique, dans ces conditions, une guerre civile.

Fidèle à la pensée de Julien Freund, l’auteur fait le constat de la remise en cause de toutes ces représentations. L’analyse de la « crise perpétuelle » du Liban lui sert de grille de lecture afin d’illustrer la notion inhabituelle de paix belliqueuse. Ce faisant, il nous rappelle que c’est la conflictualité qui est première. Sans la dialectique du Eux/Nous, le corps de la cité risque fort de ressembler à un cadavre inerte. La violence originelle ouvre ainsi, par le biais de la cristallisation du destin collectif, la voie au politique dont l’essence est de réguler les conflits. De là vient la nécessité de disposer de règles de référence ; non par le consensus toujours remis en cause, mais par une Constitution qui offre un cadre suffisamment stable au compromis politique toujours renouvelé. Tel semble être le prérequis de toute paix, objectif premier de tout vivre-ensemble, autre terme pour dire « le » politique. Cependant, il ne s’agit point de réaliser, en un lieu, une « paix céleste faite de consensus, ni la paix des cimetières » qui se distinguent par leur dimension éternelle. La paix recherchée par le politique est en devenir constant ; c’est une « paix d’intention et de compatibilité », même si ces deux caractères sont naturellement soumis aux changements de la contingence de ce monde. On redécouvre ainsi combien la naissance de l’État moderne demeure tributaire de la neutralisation de l’ennemi intérieur.

En raison de l’effacement des frontières, l’ennemi est devenu multiforme et sa définition fort problématique. Il s’insinue partout, les lignes frontalières extérieures semblent tisser un réseau invisible interne et disséquer, grâce à lui, le corps de la cité. L’ennemi intérieur est de retour, l’État de Droit vacille sous l’assaut de la violence interne et externe à la fois. J. Beauchard analyse le traitement de cette hostilité selon deux dynamiques. Le registre « agonal » bloquerait la montée aux extrêmes. Le registre « polémogène », au contraire, est en mesure de monter aux extrêmes. La distinction entre ces deux niveaux est le propre de l’État. Le jour où il n’en est pas ainsi, l’État s’efface au profit d’un régime totalitaire ou d’une guerre civile. L’exemple paradigmatique du Liban permet de comprendre ce que l’auteur entend par « paix belliqueuse » qui n’est point agonale mais qui parvient, cependant et in extremis, à bloquer la montée aux extrêmes, non par le jeu institutionnel de la règle du droit mais par le compromis entre les parrains de l’État, des forces sur le terrain qui souvent louvoient entre stratégies de la criminalité, du terrorisme, et du double-ennemi.

Cette paix belliqueuse, en dépit de son caractère périlleux, ouvrirait cependant la voie au retour du politique grâce, entre autres, à l’apaisement qu’elle confère à ce vide qui est commun à tous et qui s’appelle l’espace public. L’ouvrage de J. Beauchard explore ce champ mal connu à travers, notamment, une analyse approfondie des paramètres de cette paix belliqueuse. Cet ouvrage est important car il constitue un outil précieux pour ne pas tomber dans l’amalgame et pouvoir porter un diagnostic précis quant à savoir : qui est l’ennemi ?

BIBLIOGRAPHIE
L’Ennemi, au cœur du politique de Jacques Beauchard, L’Harmattan, 2017, 160 p.

 

 

L’ennemi et la dynamique conflictuelle libanaise

Françoise MONCOMBLE
MCF- UPEC

 

 

L’Ennemi est au cœur de l’exercice du politique. En référence à la pensée de Julien Freund, telle se révèle la problématique que développe l’ouvrage de Jacques Beauchard. Deux axes ancrent sa démonstration. D’une part, se pose la question de l’identification et de la reconnaissance de cet ennemi devenu protéiforme. D’autre part, c’est la dynamique conflictuelle propre à chaque type d’ennemi qui s’impose à toute analyse.

L’actualité politique et militaire bouleverse la donne aujourd’hui, tant elle brouille les cartes. Or, tout a changé ; notre monde post westphalien ainsi que le terrorisme djihadiste ont dissous les frontières lisibles de la guerre, nous plaçant dans une situation dangereuse et paradoxale de paix belliqueuse. C’est ce qui justifie l’intérêt du livre de Jacques Beauchard qui fait tout d’abord apparaître les impasses et les flottements des politiques à l’égard de cette même problématique. On redécouvre ainsi combien la naissance de l’Etat moderne (Henri IV, Richelieu) est liée à la neutralisation des guerres de religion et à l’abolition de l’ennemi intérieur .

Cependant, l’identification de l’ennemi contemporain est devenue particulièrement complexe en raison du retour de l’ennemi intérieur sous la figure moderne du « terroriste djihadiste ». Sans doute, de prime abord, il s’agit d’un criminel. Cependant, et ce qui fait sa spécificité, il se revendique comme ennemi radical au nom de Dieu et d’une organisation étrangère.

Le retour d’un terrorisme religieux fait resurgir, en effet, la présence de cet ennemi intérieur qui déstabilise l’Etat au risque d’une « instrumentalisation » de la violence. C’est ce qui renvoie au risque d’un développement de « l’Etat profond » que soutient Jean-Pierre Filiu dans son dernier ouvrage dont le titre, à lui tout seul, révèle combien le mouvement en cause entraîne une décomposition de l’Etat de Droit au profit de ceux qui se saisissent de la Loi. Ainsi, loin d’être renforcé et consolidé, l’Etat est, au contraire, détruit.

Par contre, en référence à la problématique de Jacques Beauchard, le traitement de l’hostilité interne et externe à l’Etat de Droit s’examine suivant deux dynamiques. La première, dite « agonale » et interne, bloque l’ascension des différends vers la montée aux extrêmes alors que les rapports avec l’étranger demeurent exposés aux risques des conflits armés que le droit international tente de limiter. Quant à la seconde dynamique, elle est dite « polémogène » face à la violence, c’est-à-dire en capacité d’ascension vers les extrêmes.

La distinction entre ces deux dynamiques, agonale et polémogène, est le fait de l’Etat. C’est seulement lorsque ces deux engagements se confondent, que l’Etat s’efface au profit d’un régime totalitaire ou d’une guerre civile. Lorsque l’Etat est faible les deux dynamiques interfèrent. C’est le cas par exemple du Liban. L’exemple est capital, car au cœur des conflits récurrents du Moyen-Orient.

A travers des crises successives, l’Etat libanais et son gouvernement assurent paradoxalement la maintenance d’une unité politique incertaine et fragile, au cœur du chaos moyen-oriental. On peut dire que l’Etat agit ici comme une éponge qui absorbe les différends internes et externes, et les neutralise momentanément, en suspendant le recours à la violence, du moins pour un temps . On notera combien les 15 années de guerre civile libanaise (1975-1990) ont montré la fragilité des équilibres face aux milices armées qui n’ont cessé de faire resurgir l’ennemi intérieur.

L’affrontement actuel (fin 2017, début 2018) entre Nabih Berry, Président du Parlement et chef du mouvement chiite Amal et Gebran Bassil, chef du Courant Patriotique Libre (CPL) , gendre du Président Michel Aoun, chrétien-maronite, ministre des Affaires Etrangères, met en évidence la puissance d’une rivalité qui attire d’autres concurrences en les agrégeant en vue de l’affrontement. En quelques jours, le pays est passé des insultes aux bagarres de rue. Armes à la main, des militants se sont affrontés successivement à Sin el-Fin devant le siège du CPL, à Mar Mikhaël (Chiyah), sur la route de l’aéroport, dans la banlieue -sud à Hadeh où l’intervention de l’armée a stoppé la réponse violente des militants-miliciens neutralisant ainsi le retour de l’ennemi intérieur. Ainsi se dessine un double réseau de partisans qui se nourrissent de la querelle et de la simulation (risquée) des affrontements dont la maîtrise in extremis assure la maintenance d’une dynamique agonale. Face à l’intervention de l’armée chacun recule devant le pire ; les miliciens rangent leurs fusils. Jeux dangereux. On sait que l’organisation Amal est l’allié du puissant Hezbollah et de son chef Hassan Nasrallah, lequel a scellé l’alliance de Mar Mikhaël le 6 février 2006 avec Aoun et le CPL son parti. La suspension de l’affrontement belligène est liée à un engagement du Hezbollah, allié d’Amal, comme tiers : ce qui sera couronné par la rencontre au sommet des trois Présidents Aoun, Berry, Hariri. La plupart des problèmes furent négociés et réglés durant la rencontre. En conclusion de l’entente ainsi renouvelée, on a redéfini Israël comme ennemi extérieur commun, suivant deux objectifs à court terme : l’opposition, en droit, à la construction du mur israélien le long de la frontière sud du Liban, ainsi que le rejet des revendications israéliennes face à la répartition des secteurs de recherche pétrolière en mer.

Ainsi, et pour ne prendre en considération que cette séquence de la vie politique libanaise, on voit combien elle met en évidence la dynamique agonale qui tangente avec une dynamique polémogène gérée par le gouvernement. Cependant la querelle entre Michel Aoun et Nabih Berry est plus ancienne. Elle ne fait que resurgir à l’approche des prochaines élections législatives, (prévues en mai 2018), notamment dans le caza de Jezzine au Liban-Sud. Dans ce contexte, l’affrontement entre le gendre de Michel Aoun, Gebran Bassil, et Nabih Berry illustre combien au Liban : « l’allié de mon allié n’est pas mon allié ».
C’est là le ferment de la division à l’œuvre qui active le retour de l’ennemi intérieur lorsque les militants se transforment en miliciens, tandis que chaque camp se donne un ennemi extérieur d’où la dynamique du double ennemi caractéristique de la guerre civile . « L’ennemi de l’ennemi demeure un ennemi manifeste ou en puissance » Il en est ainsi, par exemple, du rapport des Turcs avec les Kurdes et le Régime syrien. L’un des ennemis apparait comme principal, mais l’autre ne s’efface pas pour autant. Ce qui inhibe la diplomatie, tant négocier avec l’un revient à affronter l’autre. Ainsi, la France s’était interdit d’intervenir en Syrie contre Daech car elle ne voulait pas apparaître comme l’allié de Bachar el-Assad. En fait plus globalement la bipolarisation corrélative de l’affrontement USA/Russie s’est effacée, laissant place à la multiplication possible des antagonismes : dès lors qu’une unité politique se défait, elle s’ouvre à l’intervention des puissances voisines. Combattant le Régime les rebelles s’affrontent entre eux suivant le soutien des pays proches qui se font la guerre par leur intermédiaire. L’état de guerre civile est corrélatif de celui du double ennemi et d’une dynamique belligène tourbillonnante, d’où les rounds successifs qui ont caractérisé la guerre civile libanaise.
Dans ces conditions le retour à la paix ou sa maintenance n’est pas chose simple. Comme aperçu précédemment, la maîtrise agonale de la dynamique conflictuelle latente suppose un Etat en capacité de surmonter les rivalités or, comme on peut le voir au Liban, celles-ci ne cessent de s’actualiser à travers les clans, les ministères et les administrations. Dès lors un tiers doit s’imposer et celui-ci, comme nous l’avons montré avec J.Beauchard dans notre ouvrage sur l’espace public, n’est autre que cette architecture du vide qui ordonne à chacun la même loi. La reconstruction et la maintenance de l’espace public mettent en évidence le retour de la régularité collective et de l’obéissance à la loi commune implicite et quotidiennement renouvelée. C’est l’espace public qui s’est trouvé restauré dans Beyrouth-sud lors de l’intervention de l’armée à Hadeh. De ce point de vue la capitale libanaise s’offre comme une prospective qui donne à voir comment s’ouvrent, se réduisent ou s’enveniment des plaies : entre la Loi et les socialités ; l’espace public assure la maintenance vaille que vaille de l’agonalité. L’unité politique de la mosaïque libanaise se façonne dans la ville et par la ville. De ce point de vue la restauration du centre-ville et sa « réappropriation » piétonne ont pleinement manifesté du retour de la paix civile. D’une certaine façon la place des Martyrs en partie effacée, garde mémoire de ce temps, tandis que Beyrouth demeure en quête de sa constitution tout en absorbant au jour le jour sa conflictualité . De ce point de vue, l’enlèvement problématique des ordures comme la maîtrise des circulations participent pleinement de la résilience de la Cité. Cet enjeu symbolique est central. En effet, la place comme lieu emblématique de l’espace public est toujours le site d’une figure commune au milieu des transits du plus grand nombre. Le défilé des individus et des groupes y demeure régulier sauf en cas de manifestation. Et la rupture de l’ordre est alors porteuse d’une revendication le plus souvent adressée au pouvoir .
Que l’espace public se rétracte voire disparaisse au risque et péril de la société met en évidence la nécessité d’en penser la production. C’est-à-dire l’établissement d’une architecture du vide qui dote l’espace public des caractères qui le qualifient comme tel, suivant ce que nous avons tour à tour mis en évidence. Ce sont ces qualités et leur maintenance ou leur émergence que nous rappelons ici.
L’espace public se projette en effet dans une variété de lieux publics qui présentent six caractères communs : aucun d’entre eux ne peut être retranché. Ils sont nécessaires les uns aux autres et coexistent simultanément. Le lieu public s’avère ainsi :
1° Ouvert et valorisé comme bien commun.
2° Soumis au droit, il polarise une régularité commune
3° Il présuppose une égalité entre chacun. Il est isomorphe.
4° Il est accessible à tous et n’appartient à personne.
5° Il est porteur d’une initiation quotidienne à la cité et induit une identité commune (faible celle-ci au regard de l’identité communautaire) qui inclut le tiers et l’étranger.
6° Il constitue la structure élémentaire du politique sur laquelle se projette l’unité du multiple,
En Syrie comme en Irak, en particulier à Raqqa ou à Mossoul, la guerre civile s’est montrée cruellement destructrice de l’espace public, ce qui manifeste une belligérance potentielle des plus dangereuse. Alors que la souffrance connait tous les excès, maitriser la multiplication des guerres locales tandis que Daech semble vaincu, suppose l’effort commun de la reconstruction. Il s’agit de coaliser pour reconstruire l’espace public. Utopie ? Mais ne faut-il pas prendre en compte l’impasse dans laquelle s’engouffrent le Moyen-Orient et tous les pourparlers en vue de la paix ?
Aujourd’hui, on le voit, la guerre ne cesse de s’ajouter à la guerre , ce qui implique à la fois une identification sans cesse recommencée de l’ennemi, de même qu’une compréhension fine de sa dynamique propre. Dans cet espace, l’extrémisme des engagements d’Al-Qaïda et de Daech a entraîné, comme le développe Jacques Beauchard, un état belligène qui cristallise d’anciennes rivalités territoriales ; son émergence est corrélatif de l’effacement de l’Etat. L’unité territoriale n’est plus garantie, ni en Irak ni en Syrie, ce qui laisse place à des prises de terre où s’affirment de nouveaux pouvoirs, le plus souvent hostiles les uns aux autres, du moins dans un premier temps. Nourrie par les guerres, y compris Israélo-Arabes, une dynamique conflictuelle puissante s’est implantée au Moyen-Orient. Elle multiplie et renouvelle sans fin les figures de l’ennemi, tout en détruisant l’Etat. Nous y sommes impliqués. Au-delà des données religieuses, culturelles ou psychosociales, il importe de comprendre combien cette dynamique prospère en raison de la détresse du politique qui se pose comme causalité principale. « Les djihadistes comme les soldats sont devenus urbicides : ils produisent de la puissance en détruisant » .Dès lors, le dysfonctionnement du politique s’impose comme causalité princeps, au centre de l’éclatement qui engendre et entretient le terrorisme. C’est au cœur de cette matrice belligène et de ses dynamiques qu’il faut aller chercher l’origine du djihadisme comme des futurs extrémismes.
Dans ce contexte et suivant la perspective précédemment évoquée, permettre le retour de la paix c’est soutenir une coalition « Reconstruction » en acceptant que celle-ci s’applique, pour commencer, à quelques centres-villes témoins. Ce qui revient à affirmer combien l’œuvre urbaine n’est pas purement spéculative mais d’abord vouée à réaliser la spatialité du lien civil.
La construction des antagonismes historiques et territoriaux ainsi identifiée compose au final un véritable modèle d’analyse de la belligérance au moyen orient.
Tant, seule, la prévention de l’hostilité est en capacité d’assurer le retour et surtout la maintenance de la paix

Assad se nourrit de l’évanescence de l’Etat (L’Orient le Jour du 14/04/2018)

Jacques Beauchard

Avec l’appui militaire de la Russie et de l’Iran, Bachar el-Assad est à la veille de reprendre le contrôle de la Syrie. Une perception commune conduit à penser que l’œuvre de reconstruction peut commencer, et l’on imagine des montages comme ceux réalisés pour la reconstruction de Beyrouth par Rafic Hariri pour faire face aux problèmes de financement attendus…
Mais en admettant la fin prochaine des combats et la victoire du régime, est-il seulement possible qu’un nouvel ordre s’établisse ?
La maltraitance de la société syrienne ne compromet-elle pas pour longtemps le retour de la paix ? Non seulement une mosaïque de querelles locales inextinguibles tapisse la Syrie, mais en plus celles-ci font le jeu d’un pouvoir qui s’en nourrit.

Abandon de « l’unité du multiple »
Rendre compte du devenir de la Syrie, comme l’a fait Farouk Mardam-Bey dans un entretien publié le 15 mars dans ces colonnes, implique un retour sur l’analyse développée par Michel Seurat dans : Syrie, l’État de barbarie et sur celle de Samir Kassir qui la prolonge, suivant une perspective culturelle et historique menant à ses Considérations sur le malheur arabe. Ces deux auteurs furent assassinés par ceux qu’ils dénonçaient. Tous deux ont pointé la capture du pouvoir, réduisant la politique à n’être plus qu’au service d’une secte en quête de puissance.
Loin de la cité et de son maintien, la dérive sociologique qu’ils ont analysée met en évidence l’abandon de « l’unité du multiple », posée par Aristote comme objet de la politique, au profit du pouvoir pour le pouvoir. Bien que limitée a priori par leur Constitution, la polarisation sur le pouvoir est fréquente dans les démocraties et souvent corrélée aux compétions électorales ; voire induite par la critique des médias ou des intellectuels. Il n’est pas vu combien cet espace commun n’existe que si l’ennemi s’en trouve exclu alors que la même loi s’impose à tous. Mais la « assabiyya » des Assad, analysée par Michel Seurat comme capture du pouvoir, et le millénarisme arabe, étudié par Samir Kassir, organisent une tyrannie communautaire qui, loin de s’affaiblir en Syrie, n’a pas cessé d’entretenir le retour de l’ennemi intérieur.
Alors que nous sommes en quête de la paix, il s’agit de comprendre la détresse du politique en cause, laquelle compromet la maîtrise de la conflictualité, du moins si l’on admet avec Julien Freund (L’essence du politique, Dalloz, 2003) que le politique a bien pour objet l’unité du multiple et la prévention de l’hostilité. Il importe donc de comprendre combien la construction de « l’État de barbarie » est en fait une négation de l’État sous la forme qui s’est développée depuis le XVIIe siècle. Pour Michel Seurat, l’esprit de corps de cette « assabiyya » se façonne autour de l’ennemi intérieur ; alors qu’à l’inverse, l’État moderne s’est construit autour de la neutralisation et de l’exclusion de l’ennemi intérieur. Le mode de gouvernement des Assad s’est nourri de l’évanescence de l’État : pire il n’a pas été vu que la lutte contre l’ennemi intérieur, en particulier depuis 2011, a peu à peu détruit la société.
Les analyses de Farouk Mardam-Bey, celles de Samir Kassir et de Michel Seurat se complètent pour montrer combien le pouvoir syrien est mû par une dynamique de la puissance que le culte du malheur et de la mort n’a pas cessé de renforcer jusqu’à la destruction de l’espace public, ville après ville, laissant apparaître son caractère « urbicide » (i.e : la destruction intentionnelle et non stratégique des villes).

Dynamique de la terreur
Le politique a peu à peu disparu derrière le militaire : une dynamique de la terreur s’est substituée à la dynamique conflictuelle propre à toute société. Conduite par Rifaat el-Assad (l’oncle de Bachar), la répression la plus violente s’est donnée comme légitime et, comme l’a rappelé Michel Seurat, elle essaima simultanément l’insécurité : « Le 9 mars (1980) à Alep, les unités spéciales – troupes d’élite à fort recrutement alaouite – sont engagées contre certains quartiers populaires, avec l’appui de blindés et même d’hélicoptères, dont l’utilisation intensive est une grande première dans l’histoire militaire syrienne. » Ou bien encore, le 26 juin 1980 lorsque Rifaat el-Assad fait massacrer plus de mille Frères musulmans dans la prison de Tadmor à Palmyre, au lendemain d’un attentat dont a échappé son frère Hafez. Dans un éditorial du quotidien Techrine, cité par Seurat, il se justifiait ainsi : « Si nécessaire, pour construire la paix et l’amour, nous sommes prêts à engager cent batailles, à détruire mille citadelles et à sacrifier un million de martyrs… » En février 1982, c’est le massacre de Hama – entre 20000 et 30 000 morts –, afin de détruire quelques centaines de Frères musulmans : le vieux centre est encerclé et bombardé pendant une semaine, ce qui préfigurait le sort de Bab Amr à Homs ou d’Alep-Est, voire, aujourd’hui, des villes de la Ghouta orientale.
Pour le régime, le mal est dans la ville et s’il le faut, pour le neutraliser, elle sera détruite. L’unité politique est produite par désintégration : chacun doit se sentir menacé. Aucune transition politique ne peut se dessiner. Ce qui conduit Farouk Mardam-Bey à conclure ainsi son interview précitée : « Aucune des conditions requises de la paix civile et de la réconciliation nationale n’existe en Syrie. Au contraire, tout ce qui se passe est porteur de nouveaux malheurs dans un avenir proche ou lointain. »
Cette culture de l’inimitié se projettera sur les pays voisins ; en particulier le Liban – qui du point de vue des Assad fait partie de la Syrie – à moins que le soutien des Européens ne réussisse à neutraliser l’hostilité du régime. Comme je l’ai signalé dans L’ennemi au cœur du politique, le Moyen-Orient se pose comme un espace d’affrontement supérieur qui mobilise les grandes puissances et les expose au risque d’un conflit mondial. Idleb comme Manbij et le Rojava focalisent des affrontements qui divisent les alliés et imposent un « double ennemi » (« Quand l’ennemi de mon ennemi est aussi un ennemi »…), créant les conditions d’une conflictualité tournante et d’une ascension vers les extrêmes.

Professeur de sociologie émérite à l’Université
Paris Val-de-Marne XII. Dernier ouvrage : « L’ennemi au cœur du politique » (L’Harmattan, 2017)

Lettre à un ancien Premier Ministre

I    Lettre à un ancien premier ministre

 

 

Le 15 juillet, suite à l’attentat de Nice et à propos des déclarations de Christian Estrosi, Nicolas Sarkosy, Manuel Vals et Alain Juppé, lors de la matinale de France Inter, Gilles Kepel, affirme : « les politiques sont nuls ». Pourquoi ?

En référence à son dernier ouvrage, «Terreur dans l’Hexagone/ Genèse du djihad français » [1], il leur reproche de ne pas savoir identifier l’ennemi et notamment de négliger l’évolution d’El-Qaïda-Daech suivant l’apparition de nouvelles figures du terrorisme, de plus en plus autonomes, en capacité de se doter des moyens les plus élémentaires en vue des plus grandes destructions. A ses yeux cet aveuglement rend les politiques incapables d’avoir une stratégie préventive pertinente.

De ce point de vue les réactions à l’attentat de Nice sont des plus explicites. On saute par-dessus l’évènement et son déroulement, chacun des leaders défend une interprétation globale qui implique le gouvernement jusqu’à faire son procès, voire même projette un recours en justice suivant la proposition de Marine Le Pen contre Bernard Cazeneuve, jugé coupable de la mort de 250 personnes…Dans tous les cas, les prises de parole laissent penser que leurs auteurs détiennent les clés d’une action plus efficace. Le recours au renouveau de l’action politique est affirmé comme si le terrorisme en cause allait de soi, comme si l’ennemi était bien connu. Le caractère inédit de l’attentat de la Promenade des Anglais, son auteur et ses modalités sont négligés, les faits sont voilés, ils ne sont pas réfléchis, on laisse croire au plan le plus général, que la politique sécuritaire est défaillante et qu’il suffirait de prendre les bonnes décisions pour prévenir les attentats. L’attention est fixée sur une causalité qui masque la réalité et détourne l’attention de chacun au profit d’une alternative politique. Le 18 juillet, à midi, à Nice, devant le monument du Centenaire, lors de la minute de silence, le Premier Ministre est hué par une partie de la foule. On peut voir aussi une grande banderole « Stop les Politiques, Respectez nos Victimes ». Le FN affirme que les niçois s’inscrivent en masse dans ses rangs.

Telle se présente l’aberration que voulait dénoncer Gilles Kepel.

Revenons brièvement sur les faits. Le 14 juillet à 22h45 Mohamed Lahouaiej Bouhlel s’engage sur la Promenade en provenance de Magnan, il dirige son camion frigo de 19 tonnes le long de la mer en direction du centre de Nice, quelques centaines de mètres plus loin, à hauteur du boulevard Gambetta, il rencontre trois barrières, une voiture de la police municipale et deux policiers qu’il contourne, rien ne l’arrête et rien ne peut l’arrêter,  entre la chaussée et l’espace piéton, il zigzague au milieu de la foule, jusqu’à la hauteur du Palais de la Méditerranée où il est abattu quatre minutes plus tard, ayant tué en chemin 86 personnes et en ayant gravement blessé 300 autres….Il n’a laissé aucune revendication, seulement les traces d’un acte prémédité : le camion a été réservé le 4 juillet, on a relevé sa présence le 11, le 12 et le 13 sur les lieux du massacre. Il ne fréquentait pas les mosquées, il s’est arrêté de boire deux semaines avant les faits. Tunisien, 31 ans, chauffeur livreur, il dispose d’une carte de séjour, divorcé de sa femme qu’il maltraitait, il a été condamné pour violence, a souffert de troubles psychotiques. Il semble s’être radicalisé en quelques semaines, sans que ses voisins ne s’en rendent compte. Déjà, le 12 juin le tueur d’Orlando, 49 victimes, 53 blessés, lui aussi avait échappé aux radars ; il révèle après coup des comportements agressifs sous l’effet de l’alcool, tandis qu’on lui prête une structure bipolaire ainsi qu’une radicalisation récente.

Le 13 juin à Magnanville, l’assassin du couple de policiers s’inscrit dans une mouvance djihadiste mais il n’appartient à aucun réseau. Dans les 3 cas on observe un engagement terroriste autonome et individuel, corrélatif d’une hybridation (cf chapitre IV), entre délinquance, troubles psychiques et contagion islamique sous les dehors d’un comportement ordinaire et en dehors de tout réseau.

Mais, le profil du djihadiste solitaire, autonome, hybride et de proximité est hors champ du discours des politiques. Il échappe aux radars du renseignement comme aux stratégies mobilisées. L’absence d’identification de ce type est grave de conséquences. La faiblesse des défenses de la Promenade des Anglais, à hauteur du boulevard Gambetta lui est imputable. De ce point de vue, il faudra suivre la suite qui sera donnée aux plaintes déposées par les parents des victimes et à l’enquête commanditée par Bernard Cazeneuve. Mais surtout il faut prendre conscience du blocage des actions de police, en raison de la déficience des représentations et de la nécessité d’aller au-delà des moyens policiers et militaires, tout en les confortant, sans omettre de prendre en compte les effets pervers (contraires au but recherché). Compléter la panoplie des moyens de prévention par la relance du Renseignement de voisinage est nécessaire mais ne suffira pas, d’autant que le redéploiement sera lent. C’est la société qui doit être mobilisée, mais comment ? Ne faut-il pas commencer par restaurer la pertinence de la politique face à la compréhension du terrorisme en cause ?

D’abord quels sont les risques ? Sans doute, premier objectif de la mouvance Daech : exploiter l’inefficience des mesures de sécurité. Donc mettre en question l’Etat et provoquer, par réaction, des embryons de milice et des émeutes. D’où un deuxième objectif : attiser la dispute et radicaliser le discours politique. En somme provoquer le désordre dans la société en y multipliant les duels (fitna). Il faut comprendre que le terrorisme de Daech, vise à décomposer tous les tiers, en sorte à défaire l’état de société au bénéfice de la colère et des disputes. Provoquer le chaos dans le voisinage au nom de l’hostilité revient à promouvoir une haine commune qui suspend les petites régulations de proximité. Avant d’aller plus loin, il faut comprendre le phénomène, tenter de le décrire, le mettre en image, évaluer son étendue, faire le tour des significations possibles et des causalités.

Monsieur le Premier Ministre, prendrez-vous le temps de réfléchir ? Pourrez-vous un instant, oublier « la com. » et mettre de côté « le bon sens » : c’est-à-dire votre « logiciel », comme vous dîtes, c’est-à-dire, les réponses toutes faites ? Aurez-vous la patience de chercher à comprendre la dynamique conflictuelle qui nous vient du Proche-Orient et qui se diffuse aujourd’hui dans notre société ? Aurez-vous le temps de lire les pages qui suivent et la volonté de reconstruire votre regard ?  En vue de prévenir l’hostilité, de piloter les stratégies dont vous avez charge, je vous propose d’explorer la politique au sein du politique, en suivant une pensée qui d’Aristote rejoint Julien Freund en passant par Bodin et J-J Rousseau afin de mieux pénétrer l’actualité cruelle de l’ennemi-criminel. C’est évidemment le cœur de votre action que je vise.

Le terrorisme cherche à atteindre l’Etat pour frapper la société. C’est donc cette Institution qu’il faut comprendre, là encore comme phénomène historique. Sous sa forme actuelle, l’Etat est apparu au XVIIe, il pourrait entrer en déclin avant de disparaître nous laissant au milieu du chaos. Pour commencer il faut admettre que l’Etat, cet être transcendant et invisible comme le dit Marcel Gauchet [2], n’est pas réductible à la somme de ses administrations, car il est, par essence, le constituant de l’unité politique : il se donne à voir en se projetant dans l’espace public, comme espace de régularité et de libre circulation, soumis à la Loi. C’est cet espace que Daech veut détruire. L’espace public [3]a pour propriété de suspendre tous les duels et de faire de chacun le tiers de l’autre. Les places les avenues et les boulevards déclinent un Bien commun qui donne corps à la multiplicité suivant une unité d’apparence mimétique et faible, qui pourtant assure la maintenance du lien civil. Le massacre de la Promenade des Anglais vise sa destruction : casser l’espace public, c’est casser l’Etat. Le terrorisme, comme menace, se loge au cœur de l’Etat. Il peut l’affaiblir au point de faire ainsi grandir les querelles et les passions. C’est pourquoi, l’appropriation polémique du drame, comme ferment d’une prise de pouvoir, fit dire à Gilles Kepel que les politiques étaient nuls.

L’attentat de Nice a relancé toutes les questions que nous nous posions quant à l’identification de l’ennemi par les politiques. Les prises de parole et les débats laissent bien apparaître que celui-ci est considéré comme connu, au point que les responsables politiques vont droit aux décisions qu’il faudrait prendre. N’est-ce pas là une illusion et une cruelle erreur de jugement ?

– Comment expliquer l’absence du Responsable Sécurité de Nice et du Préfet lors des réunions de mise en place des mesures de sécurité ? Sinon que pour eux l’ennemi était connu : il ne s’agissait que de problèmes techniques qui pouvaient être délégués.

– D’ailleurs Nice n’est-elle pas la capitale de la vidéo-surveillance ? Et pourtant le camion frigorifique blanc de 19 tonnes, en repérage les 11, 12 et 13 juillet sur la Promenade, a échappé à toute interception. Il a sans doute été vu sur les écrans et confondu avec les camions de livraison : aucun soupçon. Aujourd’hui après coup, toujours pas d’interrogations, juste des accusations et une polémique partout à l’œuvre dans les cafés et au plus haut niveau, sans aucun retour sur les trous de l’identification et par voie de conséquence sur les lacunes de la prévention. Pire encore, l’Inspection Générale de la Police note dans son rapport sur l’attentat, que toutes les mesures de sécurité avaient bien été prises sachant que l’attentat avec une voiture ou un camion n’avait pas été retenu comme risque qu’il fallait prévenir.  Nous y reviendrons dans un prochain chapitre, en rejoignant l’espace public comme lieu de manifestation de l’ennemi-criminel et de son contrôle.

Au plan le plus général, la question insiste: sommes-nous en guerre ? Et si la réponse est affirmative, qu’est-ce que la guerre ? Est-ce qu’elle se déroule sous le régime de l’état d’urgence, voire de la raison d’Etat ? En France et à l’étranger ? Est-elle réservée aux interventions extérieures à l’Etat ? Avec le ministre de la Défense[4], nous sommes tous d’accord pour désigner Daech comme l’ennemi, mais suivant quelles figures est-il capable de se manifester ? Dans son livre « Qui est l’ennemi ?», le ministre précise que pour la France et dans le cadre de l’Etat de droit, Daech est un « ennemi conjoncturel » (p 29) explicitement lié à la menace qu’il exerce sur nous, alors que du point de vue de Daech nous faisons partie des « ennemis structurels » (p29) : c’est ce que nous représentons et ce que nous sommes, qu’il faut détruire. Contre les « judéo-croisés », Daech soutient un engagement religieux extrémiste qui implique l’éradication de la mécréance. Il faut comprendre cette différence : d’un côté, nous sommes dans un présent opérationnel, de l’autre dans une histoire longue. Il faut ajouter que c’est Daech qui nous a désignés comme ennemi : nous ne pouvons pas nous dérober à sa volonté de nous détruire, reste seulement à la prévenir et à la contrer.

D’emblée, il importe de saisir combien Daech nous oblige à prendre en compte une mystique religieuse qui nous voue une inimitié absolue et dont il espère que nous la reporterons sur tous les musulmans et en particulier sur ceux qui sont français : c’est bien l’unité politique qui est visée. Comme nous le développerons, la vision de Daech est eschatologique (chapitre II), elle s’accomplit dans la volonté de précipiter la fin des temps, aussi bien sur un plan individuel que collectif. Le martyr est le signe de l’engagement dans ses rangs. Dans cette perspective, le soldat de Daech recourt nécessairement aux extrêmes. C’est là qu’il faut immédiatement distinguer les combats territoriaux du passage à l’acte kamikaze sur notre sol, suivant la figure de  l’ennemi hybride (chapitre IV) : même si les deux engagements se tiennent, ils ne mobilisent pas les mêmes moyens, ni la même stratégie. Mais, comme signalé par Jean-Yves Le Drian ( op cité p30), dans l’espace de l’Etat de Droit, l’ennemi est un criminel

Admettre l’ennemi intérieur met radicalement en cause l’Etat de Droit qui dispose du monopole de la violence : « l’Etat ne tolère pas d’ennemi intérieur : il ne saurait avoir que des ennemis extérieurs ». Ennemi hybride, Daech joue avec l’Etat de Droit, il s’infiltre en son centre comme criminel de masse. Et ce faisant, il cherche à le faire éclater. A ses yeux, les partis politiques doivent devenir extrémistes et mettre en cause l’Etat de Droit qui lui, doit s’enkyster dans une normalisation de plus en plus totalitaire alors que la violence ne sera plus son monopole et que la « fitna » se généralisera.

Cette dynamique conflictuelle est pour nous le plus grand des dangers. D’où les quinze étapes suivantes en quinze petits chapitres. Tout d’abord deux rendez-vous, avec Jean-Yves Le Drian et Alain Bauer, qui ont publié deux ouvrages sous le titre « Qui est l’ennemi ? » Ce qui introduit l’objet de notre échange. Avec l’aide de Jean-Claude Mallet, qui a rédigé les deux derniers livres blancs sur la Défense, le ministre de la Défense traite de son sujet comme rarement un politique ose le faire. Il lui appartient de contribuer à désigner l’ennemi et il le fait par le biais d’une analyse pertinente (chap. II) qui évite l’idéologie et la morale suivant des catégories qui se trouveront développées dans ce livre. Nous verrons que François Fillon vise à « Vaincre le totalitarisme islamique » (2016), tout en ouvrant sur une nouvelle stratégie (chap. III).  Alain Bauer, qui a lui aussi publié un ouvrage sous le titre « Qui est l’ennemi », se concentre sur le concept d’ennemi hybride que je reprendrai au chapitre IV.

Dès ces premières pages, j’avance que le terrorisme de Daech pourrait déstabiliser l’Etat en lui dérobant son monopole de la violence ce qui conduit au chapitre V « L’Etat et l’ennemi intérieur ». Il importe de cerner l’agrégation des conflits en cours et les modes de diffusion d’où le chapitre VI « Dynamique conflictuelle et double ennemi », car il apparait bien qu’en Irak et en Syrie, l’ennemi de mon ennemi n’est pas mon ami mais toujours mon ennemi : d’où ce concept de double ennemi.

Ce qui interroge notre diplomatie en particulier quant au recours à des tiers en Syrie et en France suivant le chapitre VI « Stratégie du tiers ». Les observations successivement avancées m’obligent à définir les concepts clés de l’analyse politique en cause dans l’identification de l’ennemi soit les chapitres VIII et IX, « Hostilité et unité politique » et « Mieux comprendre la politique pour mieux lutter contre le terrorisme ». Ce qui va nous permettre de reprendre le cours tragique de l’actualité avec le chapitre X : « Vagues islamistes et crises de l’identification politique » et « La dynamique de l’ennemi » chapitre XIII, avant d’aborder la montée en puissance de la belligérance dans « La guerre mondiale » chapitre XIV et « Parler avec l’ennemi » chapitre XVI : objectif caché de l’engagement politique ou pis-aller ? .

C’est donc à un changement radical des représentations de l’ennemi que le politique est ici convié. Il lui reste à admettre que ce sont d’abord les représentations qui ont le pouvoir d’ordonner le réel[5], en l’occurrence la reconnaissance d’adversaires qui transforment radicalement la pratique de la guerre.[6]

 

 

 

 

 

 

[1] Kepel Gilles, « Terreur dans l’hexagone, Genèse du djihad français » Gallimard Paris 2015

[2] Gauchet Marcel « La Révolution des pouvoirs : la souveraineté, le peuple et la représentation 1789-1799 » Gallimard Paris 1995

[3] Beauchard Jacques , Françoise Moncomble « L’architecture du vide/Espace public et lien civil » PUR Rennes 2012

[4] Le Drian Jean-Yves « Qui est l’ennemi ? » ed. du Cerf Paris 2015

[5] Beauchard.J, « La bataille du territoire » ed. L’Harmattan Paris 1999

[6] Je me livre ici, à un deuxième essai d’assistance du politique. Dans un petit ouvrage précédent, je visais les élus nationaux ou européens dont la « représentation » se limitait, me semble-t-il, souvent à leur mandat, alors que celle-ci est à construire face à  des territoires qui se sont dilués dans l’espace. D’où le recours à Venise ( Quand la mer se tient au centre de la ville) qui a multiplié les routes à travers les terres et la Méditerranée, suivant toutes sortes de réseaux et d’équilibres, ce qui nous oblige à dessiner de nouvelles cartes. J’espérais que la ville des doges favoriserait un imaginaire qui saurait réintégrer la culture au cœur du politique en sorte à ne pas tomber dans la vie sauvage dont Isocrate nous croyait libérer (cf La tentation de Venise), alors que le retour de la guerre pourrait nous y précipiter. Ce recueil n’était que la suite de « La bataille du territoire » dont, à mon grand étonnement, un futur premier ministre, fit la synthèse lors d’un séminaire européen à Vasa, sur les rives du golfe de Botnie en Finlande. Puisse la réflexion qui suit recentrer la politique sur son objet : « la prévention de l’hostilité et la construction ou la reconstruction de l’unité ». Les programmes et les projets de société viennent en second. J’ai écrit tout cela, à cause de mon petit-fils, qui fut témoin du massacre de la Promenade des anglais.       

 

 

 

Beyrouth prospective

Beyrouth Ville Prospective

 

Jacques Beauchard

 

 

 

 

 

 

 

Au Moyen-Orient et au XXe siècle, Beyrouth fut l’une des premières villes à expérimenter la guerre dans la société ; il s’est agi non seulement du combat entre milices, mais aussi et dès le départ, de querelles étrangères, voire de projets de conquête, qui trouvaient en elle, leurs développements. La violence suivait le cours de plusieurs stratégies ; d’où les rounds successifs que dut subir la ville, jusqu’à ce que en août 1990 l’accord de Taëf soit intégré à la constitution libanaise, et que, en octobre, le Général Aoun se retire.

En novembre de la même année, dans l’avion d’Air France, en provenance de Paris, j’entrevois Beyrouth, pour la première fois: dressée sur son cap, toute dorée par le soleil couchant, elle semblait intacte[1]. Mais avec la descente ce fut le désenchantement, ses immeubles hauts n’étaient plus que des squelettes fusillés droit debout. Ainsi, d’année en année, à chacun de mes retours, alors que dans la baie, la file des cargos s’allongeait, que sur toutes les façades on effaçait la mitraille, que partout on déblayait, reconstruisait, réparait, tandis que sur toutes les collines, en belvédères sur l’autostrade de Jounieh, une ribambelle d’immeubles genre « HLM » donnait naissance au grand Beyrouth : la ville phénix s’imposait.

 

Résilience et amnésie

 

Le mythe ne proclamait-il pas que pour la septième fois, elle renaissait de ses cendres ? La ville du melting-pot, multi langues, des transactions et des transits, en diaspora, se rouvrait au monde et déployait  sa puissance sociale. Le désir de ville l’emportait partout. Comme les gens le disaient pendant les évènements : « la circulation a reprise, tout recommence ». Et Beyrouth m’apparaissait comme l’emblème même de la résilience.

Elle pansait ses blessures, rebondissait, et preuve d’adaptabilité, affirmait une image positive, elle faisait deuil et changeait plus vite que chacun ne pouvait le voir. Plus que toutes les autres villes méditerranéennes Beyrouth intégrait ses cimetières, et scellait la mort dans ses murs.

Le Balad, qui allait renaître, en sera témoin.

 

Mais la résilience de la ville n’était-elle pas trop vive ? Au point qu’elle tricotait l’oubli et l’irresponsabilité : la loi d’amnistie (1991), se doublaient d’amnésies, tous les cadavres étaient enfermés dans des placards et suivant cette loi il est interdit d’en ouvrir les portes.

A la différence de l’Afrique du Sud, qui sous l’impulsion du cardinal Desmond Tutu pratiqua un examen de conscience individuel et collectif, avec demande de pardon ou au regard de l’expérience en cours en Tunisie, ici, au Liban, on se contenta de tourner la page, et de penser que le politique était a priori exonéré de toute faute.

D’une certaine manière la place des Martyrs accompagne ce trou de mémoire. Depuis sa création, elle est le lieu de projection de l’espoir et des détresses qui traversent la ville et le Pays. Centre de gravité de tous les combats, elle fut entièrement détruite et les scrapers ont poussé ses ruines en mer, pour faire place vide. La statue des Martyrs, qui sous l’impulsion du mandat français fit mémoire des nationalistes pendus en 1916 par Jamal Pacha, disparut pour restauration pendant plus d’une dizaine d’années. Ne fallait-il pas oublier toutes les violences, y compris la mitraille qui avait transpercé le bronze, et faire place au vide du vide[2]? Et pour ce faire, entre port, aéroport, et centre-ville, transformer l’espace de la place en « hub » : dégager une avenue au débouché de la rue de Damas, faire passer la voie rapide littorale, redéployer toutes les circulations, brancher le centre-ville sur l’aéroport, rapprocher les façades Est et Ouest de l’ancienne ligne de démarcation, réinventer son prestige et sa centralité.

Pour l’heure, au cœur du hub, la place n’est plus qu’un immense parking surmonté par la statut des Martyrs qui flottent au-dessus du toit des voitures. « Lieu d’un non lieu », comme développé par le Doyen Paul Zgheib[3] ; l’espace de la place n’est plus que flux de passage, parkings, oubli et vide…Et pourtant le vide de la place disparue a accueilli toutes les manifestations commémoratives :  entre le 14 mars 2005 et le 14 mars 2011, elles se répétèrent en mémoire de Rafic Hariri et des siens, qui gisent là, aux pieds de la Mosquée Al Amine, face à l’ancienne place des Martyrs.

Depuis le début du XXe cette place est devenue le haut lieu des métamorphoses politiques du Liban. Les foules qui prennent corps ici font resurgir la puissance sociale, et même ont affirmé le serment d’une unité entre musulmans, chrétiens et druzes : elles transfigurent la mort et le sacrifice en s’affirmant symboles d’un corps commun. Ce fut là le moment d’une résilience supérieure alors qu’elle fut aussi au cœur de la guerre civile le site de toutes les destructions, avant d’apparaître comme le hub de tous les trafics. Ici, aujourd’hui, la dynamique centrifuge des flux semble l’emporter sur la dynamique centripète de la centralité. Ce qui met en scène l’une des phases caractéristiques dans laquelle se trouve la ville. Mais, pour autant, rien n’est joué. D’autres métamorphoses s’annoncent.

La fluidité n’est qu’apparente, souvent menacée par des bouchons géants qui paralysent le trafic. La ville est au bord de la paralysie, tandis que par opposition, des poches de résistances, hyper territorialisées, hostiles à la ville, se sont constituées. Avec des contrôles quant à la mixité, genre la séparation des sexes dans les cyber-cafés. Ces lieux, peu à peu soumis à des normes morales locales, voire interdits à « l’Autre », suspendent l’espace public qui se rétracte alors sur le communautaire et même, passe sous contrôle d’une police privée, comme ce fut le cas de la place des Martyrs occupée durant un an, en 2006. Aujourd’hui c’est l’Etat qui pour maintenir la sécurité du Parlement a décidé de militarisé et d’enclore le centre du Balad ce qui le fait mourir comme lieu public.

 

La Ville en quête de son espace public[4]

 

Beyrouth demeure en quête de sa constitution politique. Devenue polycentrique, étendue à tout le Liban : elle porte en elle une unité politique en cours de formation, celle de la Ville-Liban où se joue le basculement du rural dans l’urbain et auquel concourt, aujourd’hui, la masse des réfugiés syriens. Cette mutation en cours, reste hors champ et laisse place à une rurbanisation en ruban, qui active des revendications identitaires. A l’image de la place des Martyrs, haut lieu d’une anomie fonctionnelle, la constitution commune semble s’étiolée, alors que la dispersion et une urbanisation étendue le long des routes et des autoroutes laissent apparaître une ville anthropophage suivant l’analyse de Joseph Nasr[5].

Beyrouth, comme toute ville, est simultanément trace du passé et annonce du futur, avec en plus des accélérations et des ruptures des plus nombreuses. La ville, siège de ces métamorphoses, s’offre comme site d’une prospective qui donne à voir comment s’ouvrent et se réduisent ou s’enveniment les plaies des conflits intercommunautaires et, par différence avec la Syrie, comment se dissipent les menaces terroristes. A l’heure où le quart de la population se compose de réfugiés syriens ne fonctionne-t-elle pas comme une éponge qui absorbe la misère et neutralise les rapports de force, tout en scolarisant au mieux du possible les enfants syriens ?

Mais, simultanément, les nouvelles enclosures laissent deviner des déchirures provoquées par plusieurs types de marginalité. Quels sont les rapports entre la ville et le Liban ? La ville peut-elle s’imposer au territoire ? Ou au contraire est-ce la territorialité voire la diversité des territoires et leurs frontières intérieures qui l’emportent ? Dans tous les cas se dessinent les figures de l’avenir. Beyrouth est-elle la matrice d’une mosaïque unifiée des tribus libanaises, ou au contraire le foyer sans cesse réactivé de leurs disputes sous l’impulsion des voisinages belligènes?

Suivant l’idéalité de l’orientalisme, toujours plus ou moins présente, le Liban serait par excellence le pays de l’histoire, du rêve et du manque : le pays du lait et du miel, le lieu où le ciel est troué ; donc le site d’un passé illuminé par les prophètes dont les visions se prolongeraient dans le présent. En somme il faudrait remonter à Abraham voire à Moïse pour comprendre ce monde…aux portes du troisième millénaire, comme le demande Abdo Kahi[6].

Mais cette projection massive n’est-elle pas dangereuse ? Ne restreint-elle pas, a priori le futur au passé, faisant des Ecritures toute l’histoire ? Vision que défendent les fondamentalistes. Ce qui suscite une puissante attraction pour les origines ; d’où le risque de se perdre dans le mythe; toute action apparaît polarisée par le passé.

Le présent est dévalorisé. Il cède place au fonctionnel, la ville inutile est délaissée : la longue crise du ramassage des déchets ménagers en fut un douloureux exemple. Sans doute l’impuissance des édiles est première responsable mais chacun ne vise-il pas à préserver en premier lieu son pas de porte ? Malgré les initiatives de tri, de proche en proche l’espace public s’est révélé devenir un espace de rejet : ce n’était plus l’espace du bien commun, mais celui d’un vide interstitiel sans valeur, appartenant à tout le monde et à personne. Au carrefour, dans les squares, sous les ponts, sur les bas-côtés, chacun s’est mis à jeter ses ordures, sans voir la nature publique qu’il détruisait. Prisonnière de ses transits, étouffée par la pollution, aveuglée par l’argent et un âge d’or passé, l’urbanité fonctionnelle néglige les lieux, la gestion politique défaille.

Rétrospective : la ville en devenir

Face à la mosaïque libanaise aujourd’hui menacée par la guerre en Irak et en Syrie, ne faut-il pas prendre en considération les conflits et les contradictions, les drames, y compris la mort, pour mieux voir comment  l’unité politique, se façonne et se déforme dans la ville? Plus précisément ne faut-il pas s’attacher à observer dans la ville l’inscription des déséquilibres et du tragique, et, simultanément, leur résorption, leur déplacement, voire leur neutralisation : saisir ainsi la ville enquête d’elle-même dans son devenir ?

On suivra tout d’abord les images les plus communes. Il faut nous enfoncer ici, dans le centre-ville, le sentir, en somme l’identifier de façon sensible, subjective, un peu familière : faire un tour en ville, comme on dit.

Ainsi, orgueilleuse, Beyrouth dresse ses immeubles de verre et profile la modernité la plus avancée à Ain Mreissé qui devient le coin le plus « in », tandis qu’elle s’attarde dans les ruines de la guerre civile à Bachoura, ou encore elle multiplie ses autostrades et se prolonge du nord au sud le long du littoral, tandis qu’elle va se perdre dans le lacis des rues et ruelles de Chiyah, où la nuit venue, on craint de tomber dans une embuscade. Le soir une  jeunesse en fête, se rencontre à Mar Mikhaël ou encore à Gemmaïzé, qui reste un des quartiers  branchés de Beyrouth, tandis que, à quelques pas, la gare routière Charles Hélou joue les coupes gorge au milieu des immondices et c’est ainsi depuis la guerre civile. D’un côté, ici et là, la ville accueille la modernité, le chic et le luxe d’occident, de l’autre elle se ruralise[7] (Antoine Messarra), elle s’enferme dans des villages, ou des culs de sac, ou se délabre dans des zones délaissées tout en se projetant, le long des routes, vers Jounieh, Saïda, Chtaura et Zahlé.

Depuis 1990, j’ai vu la ville réhabilitée, pansée, réparée, reconstruite, redessinée, relancer son économie et tous ses trafics, effacer la mort, faire preuve d’une résilience étonnante, mais doublée d’une amnésie telle que sa mémoire est trouble, au point que tout pourrait recommencer. Là où s’accumulent la richesse ou la pire des pauvretés, n’a-t-elle pas tendance à disparaître dans des enclos qui s’isolent, ou sont isolés, sans que personne ne se souvienne du temps où chacun souffrait d’être enfermé derrière des frontières intérieures?

La ville se fait en multipliant les échanges et les services, ce qui précipite les circulations, mais en sens inverse on observe un marquage urbain de la déliaison sociale : ghettos riches et pauvres, anciens camps, s’enferment ou sont enfermés alors que les réfugiés syriens se cachent dans les lieux délaissés. Dans ces marges, voire dans ces lieux clos, la ville fait place à des petits territoires qui la dévorent et la mettent à merci de telle ou telle féodalité, ce qui finit par l’interdire en la rejetant derrière des barrages ou des blocs de béton, simultanément les appartenances religieuses ont tendances à être affichées, d’ilots en ilots, la circulation et les échanges se bloquent.

D’ailleurs Antoine Messara déjà cité précédemment, relève que pendant la guerre, le point de passage du « Musée-Barbir », situé sur la ligne de démarcation, rue de Damas, devenait le haut lieu d’une grande cohue, dès que, pour quelques heures ou quelques jours, un cessez le feu était annoncé. Dès que le franc-tireur suspendait son œuvre de mort écrit-il : « un flot de gens de Beyrouth-Est et Ouest va et vient…Il faut le voir : on dirait des manifestations monstres…Le soir, plus de cent camions attendaient, des deux bords de Beyrouth, pour traverser, renouer les réseaux des intérêts communs, partagés au quotidien dans un Beyrouth fragmenté de force… »

Par la nécessité de ses marchés, la ville n’est-elle pas maître d’œuvre d’une édification politique méconnue : une urbanité primaire par essence contraire aux territoires ? Par ses échanges et ses circulations n’est-elle pas matrice unitaire de la mosaïque libanaise ? Des trafics de toutes sortes mélangent, brassent, mettent en mouvement, individualisent, bref déterritorialisent. Ainsi les communautés se dispersent alors que la guerre urbaine les regroupe. Quand la circulation reprend, que le commerce et l’économie s’imposent à nouveau, quand les échanges se diversifient et s’intensifient : les communautés s’effacent et adoptent le nom de la ville, l’individualisme l’emporte. Quand la guerre menace, une police privée ou des partisans s’arrogent le contrôle de tel ou tel quartier, ils le soumettent à un ordre moral, plus ou moins violent : la mobilité se conforme aux prescriptions du lieu, elle est encadrée, limitée, la ville dépérit.

Comment peut-on solliciter la mémoire du commerce et des trafics afin de susciter une conscience de la ville, c’est-à-dire l’envie de l’urbain comme base d’une action politique clairvoyante, riche de la prospective à l’œuvre dans toute urbanité?

La centralité et l’unité du multiple

 

Au carrefour des circulations en arrivant de l’Est le soir, on peut voir somptueusement éclairés, entre les architectures de verre, les minarets, les clochers et les dômes dorés de la mosquée Al-Amine, au droit du Virgin « art déco » dressé dans des tentures rouges ; à travers le jeu des couleurs et des formes se dégage une puissance attractive. Chacun se doit d’aller faire un tour dans ce haut lieu. Là, un espace civil capital se met en scène suivant l’affirmation d’une esthétique monumentale. Une centralité virtuelle se dresse au bord de la faille[8] longitudinale du sillon des Martyrs [9]et de la rue de Damas. Alors que la tête des édifices est illuminée, l’aire des transits piétons échappe au regard et plonge dans la nuit. Là se concentraient jadis la peur, la mort, aujourd’hui par inversion, le désir du passage, de l’ailleurs, le rêve de l’autre, l’emportent. On traverse ici une faille sismique de la socialité où fusionnent de nouvelles figures urbaines comme le signale Chris Younes. Ici, s’allonge une frontière que le plus grand nombre de libanais veut franchir. Il s’agit du passage des marcheurs, des groupes, des cohortes, des flux, voire des foules qui forment des citadins[10]. Le mouvement piéton, tout d’abord individuel devient collectif et prend possession du centre-ville.

La circulation automobile, la plus dense, engendre une identification individuelle, chacun reste isolé, centré sur lui-même, poussé par l’envie de fuir, alors que la déambulation en nombre, réalise un ordre commun. Le site central de l’itinérance piétonne met en scène l’espace public, une régularité commune s’impose. On se montre, on s’habille et on sort de soi, on fait corps et dans le cas présent, par exemple le samedi et le dimanche, au milieu des Nouveaux Souks et de leurs grandes allées, on se croise, on s’attroupe, du coin de l’œil on s’apprécie. Va et vient en toute liberté devant les terrasses des restaurants et des cafés. La richesse inaccessible des vitrines fait partie de l’offre, on y perçoit, par différence, un regard sur soi, une manière d’être, l’image suffit. Dans le passage on s’abandonne aux défilés de l’autre. Les femmes musulmanes sont là pour l’affirmer. Tous les genres, tous les âges se pressent. L’attraction de la centralité prend forme, au gré de la ville lente. Ici les métamorphoses sont nombreuses : une chorégraphie du lien civil est à l’œuvre. Cet espace inclut la place de l’Etoile qui doit être démilitarisée et pour ce faire il importe de transférer provisoirement le Parlement au Biel ou ailleurs afin de laisser renaître l’espace piéton central, l’espace de l’autre et de tous qui devrait être protégé et non pas détruit par l’Etat. Non loin et comme déjà cité, la foule commémorative du 14 mars 2005 avait rassemblé un million de libanais : une communion symbolique du lien civil : une religion de la Cité ; irrécupérable par un parti politique car avant tout fondatrice d’une appartenance. D’où l’extrême intérêt du projet soutenu par l’architecte Antoine Chaaya d’un musée des origines chaldéennes qui vise à animer l’espace public capital de l’ancienne place des Martyrs jusqu’à la mer en entretenant une déambulation grégaire libérée des voitures. Itinérance citadine qui joue avec les mémoires et les identités tout en rejoignant la modernité sur la marina de Zeitoune : une vitrine-monde avec ses tours de verre genre Miami ou Monaco, là encore belle promenade fréquentée qui mène à la Corniche, super promenade des anglais, dont le caractère public s’est maintenu pendant la guerre civile, matrice de la citadinité, aménagée dans les années 60, elle assure une extra territorialité d’où une égalité entre tous et l’anonymat au milieu du défilé des nombres : ceux de Beyrouth-sud rencontrent et se mêlent à ceux du nord-est tout en incluant l’étranger. Telle se présentent la suite des lieux publics qui font du centre-ville le haut lieu de l’unité du multiple (Aristote)… par opposition à la guerre civile si proche.

 

 

[1] Jacques Beauchard « Beyrouth, la ville, la mort » ed. Aube 2006 p21

[2] Jacques Beauchard Françoise Moncomble L’Architecture du Vide/ Espace public et lien civil. PUR Rennes 2013 p85

[3] Paul Zgheib « Lieu d’un non-lieu » introduction au Colloque « Beyrouth, Signes, Symboles, Mémoire(s)d’une Métamorphose ». Les 24 et 25 novembre USEK Kaslik

[4] Op. Cité p. 49

[5] Joseph Nasr Beyrouth, l’anthropophage colloque cité

[6] Abdo Kahi Religare, le Pourquoi de l’Apocalypse ed. Dar An-Nahar 2012

[7] Antoine Nasri Messarra « Témoignage vécu d’un Beyrouthin » communication colloque « Lectures multiples de la ville de Beyrouth » Université libanaise Faculté des Lettres II 28/30/04 2008 p18

[8] Chris Younes conclusions du colloque cité

[9] Jacques Beauchard « Liban mon amour » ed. Aube 2007 p 141 et ss.

[10] L’architecture du vide op cit. p46 et ss.

L’Etat et l’ennemi intérieur

Les Politiques.

L’Etat apparaît à la Renaissance sous la plume de Jean Bodin comme « puissance de commandement, absolue, indivisible et perpétuelle » et celle-ci sera incarnée par Henri IV quelques dizaines d’années plus tard : il s’agit d’une création historique qui après une phase d’expansion et des ruptures induites par les moments révolutionnaires, semble entrée dans une phase de déclin. Aujourd’hui, suivant l’organisation de l’Union européenne, on assisterait à l’affirmation d’un Etat bureaucratique. Au cours de ces trois phases, je veux montrer combien le rapport à l’ennemi intérieur a polarisé la construction étatique et peut être, à l’avenir, pourrait, paradoxalement, contribuer à sa disparition. Déjà,  les ruptures révolutionnaires ont mis en évidence la conquête de l’Etat par un groupe ou un parti, ce qui le fit disparaitre, momentanément, comme tel. Ainsi, durant quelques mois au printemps 1794, le Comité de Salut Public s’était attribué tous les pouvoirs afin d’exercer la terreur à l’encontre des ennemis du peuple tout en conduisant la guerre contre les armées coalisées : l’irradiance de l’ennemi était totale. Dans les temps présents, je voudrais montrer comment s’opère la maintenance de l’ennemi et même préciser son omniprésence, y compris lorsqu’il s’efface de la conscience commune ou paraît étranger aux modes d’organisation de l’Etat alors que, paradoxalement, l’évanescence du monopole de la violence pourrait entrainer  l’éclatement de celui-ci.    I Contre l’ennemi intérieur : l’affirmation de l’Etat L’Etat s’est construit comme la forme institutionnelle du prince autour de la neutralisation de l’ennemi intérieur. Ainsi l’affirmation de la souveraineté par la puissance de la loi appliquée à une unité politique fut, sous l’impulsion des « politiques », l’œuvre d’Henri IV et ceci,  afin de mettre fin aux guerres de religions en interdisant les Ligues dont les batailles avaient déchiré la deuxième moitié du XVIème L’organisation coutumière du pouvoir royale se transforma en affirmant ainsi son caractère absolu qui excluait l’hostilité intérieure du royaume. Il s’est agi de mettre fin au système féodal qui laissait libre champ aux guerres privées. Dans son Testament Richelieu rend compte de cet impératif : « Les Huguenots partageaient l’Etat avec le Roi ; les Grands se conduisaient comme s’ils n’eussent pas été ses sujets, et les plus puissants gouverneurs de province, comme s’ils eussent été souverains en leurs charges ». Ce qui, en raison des intérêts, laissait la possibilité de livrer bataille tandis que  l’ennemi intérieur et l’ennemi étranger se confondaient parfois, ce qui  conduisit Richelieu à défendre des frontières intangibles dites alors naturelles, et ce,  afin d’affirmer l’unité interne. Il fallait, par exemple, exclure les inimitiés liées aux conflits de succession tout en affirmant la territorialité de l’unité politique. L’ennemi est rejeté à l’extérieur tandis qu’il est dénié à l’intérieur. Ainsi Richelieu, ou du moins l’Etat qu’il construisait, ne pouvait admettre sur le territoire français la présence de groupements autonomes armés, disposant de forteresses en contact avec des gouvernements étrangers. Seul l’Etat devait détenir l’exercice de la violence ce qui conduisit naturellement à interdire le recours au duel qui fut assimilé à un crime de lèse-majesté.  Sous Louis XIV, encore enfant, la Fronde avait montré la persistance de l’inimitié intérieure entretenue par les Grands du royaume. L’affirmation d’un pouvoir souverain supposait que la noblesse fut réduite à l’état de groupe subordonné, d’où la création de la Cour et de son étiquette.  Le rejet de l’ennemi intérieur corrélatif du pouvoir absolu conduisit à affirmer la nationalité et simultanément la citoyenneté comme fidélité à l’Etat. Il s’agit d’une construction lente qui vise à conférer à l’Etat le monopole de la violence et qui simultanément, lui donne existence tout en engendrant les guerres nationales. La lutte contre la féodalité a contribué à imposer, peu à peu, un espace égalitaire entre tous les tiers autour desquels s’organise la société. A l’opposé des franchises, privilèges ou immunités des communautés, des ordres ou des sociétés intermédiaires, la volonté générale, comme philosophie de l’Etat, sera décliné par Rousseau comme l’expression globale des volontés individuelles, indépendamment de toute délégation. II Rupture de l’Etat et retour de l’ennemi intérieur  Sous la pesée de la guerre et des foules, en particulier celles des Sans-culottes : le Comité de salut public fit de la vision rousseauiste une utopie qui identifiait ses membres à la volonté du peuple. Hors de celle-ci tout opposant était un ennemi. La communion se substituait à toute institution et cette fusion tira sa force de la terreur.  Ainsi, contre les partisans de la tyrannie St Just en appelle à la liquidation de l’ennemi intérieur : « purgez la patrie de ses ennemis déclarés….tout ce qui n’est pas respect du peuple est un crime et doit être poursuivi sévèrement » . Il faut que le gouvernement « mette tous les ennemis de la liberté dans l’impossibilité de lui nuire à mesure que les gens de bien périssent » . « Car depuis que le peuple français a manifesté sa volonté, tout ce qui lui est opposé est hors le souverain : tout ce qui est hors le souverain est ennemi. »  Ainsi dans son Discours sur le jugement de Louis XVI, il affirme que le Roi n’a pas à être jugé en simple citoyen mais qu’il « doit être jugé en ennemi, que nous avons moins à le juger qu’à le combattre. » . Mais l’exécution du Roi entraîne aussi la mise à bas de l’Etat qu’il incarne. Le monopole de la violence se désintègre tandis qu’elle se généralise.  A l’instigation de Lénine ; la révolution d’octobre se logera dans la matrice française du Comité de salut public pour légitimer « la dissolution d’une Assemblée élue, l’illégalité devenue système, la terreur comme instrument de pouvoir. »  Lénine espère « éviter les inconvénients de la bureaucratie et du parlementarisme, et réaliser autant que possible ce gouvernement du peuple par le peuple qui est pour lui, comme pour Jean-Jacques Rousseau et pour Robespierre, le propre de la démocratie véritable. »   La communion avec le peuple légitime l’organisation d’un Etat-parti qui devra faire la chasse à l’ennemi jusqu’en son propre sein, afin de se régénérer tout en exaltant la puissance du chef. Ici la volonté globale réduit l’individu à l’infinitésimal et la collectivité à l’infini . L’irradiance de l’ennemi intérieur conduit à l’établissement d’une société totalitaire. Un nationalisme tribal et identitaire va porter l’unité politique aux extrêmes et mettre en procès des boucs émissaires dont le sacrifice est exigible. Tissée par toutes les volontés l’idée de nation exprime en elle la volonté globale et peut s’exercer contre ceux qui lui sont contraire. On sait que le juif prit la place de l’aristocrate comme ennemi de la nation .  Celui-ci offrait la matière idéale à la rationalisation d’un complot mondial, comme le musulman aujourd’hui qui peut être désigné comme celui qui menace la communauté et qui doit être mis sous surveillance. Comme le juif, le musulman c’est l’autre qui se prête à fixer sur lui la haine liée au complot terroriste qui se veut islamiste. Aujourd’hui, au nom de la laïcité, l’usage sur les plages du « burkini » est dénoncé et peut faire l’objet d’une verbalisation en fonction d’un arrêté du maire. Mais la plage appartient à l’espace public où « l’autre » à le droit de libre circulation ; cependant, le recours à la laïcité permet d’isoler un comportement islamiste tout en mettant en cause le droit de s’habiller à sa guise. Paradoxalement l’exigence de laïcité contrarie ici l’exigence de liberté propre à l’espace public : ce qui a été affirmé par l’arrêt rendu le 26 aout par le Conseil d’Etat qui a dénoncé l’arrêté du maire de Villeneuve-Loubet comme « une atteinte grave et manifestement illégale aux libertés fondamentales… » . La suite des attentats et de la guerre contre Daech alimentera d’autres polémiques autour de l’islamisme qu’il s’agit d’éradiquer au risque de frapper les musulmans comme boucs émissaires.   Ainsi, dans une ambiance de Salut Public, la lutte légitime contre Daech et les attentats, peut se trouver aspirée dans un immense tourbillon grégaire, tout d’abord suscité pour des raisons électorales mais qui risque de laisser place à une transe collective.  III  L’Etat bureaucratique au risque de la violence. L’Etat est partout, pris dans la multiplication des normes et des lois qui s’ajoutent aux règlements de l’Union européenne, il apparaît de plus en plus faible, de plus en plus contesté et mal à l’aise dans ses responsabilités au milieu de l’hostilité. L’Etat et ses services sont, tour à tour, dénoncés pour leur incapacité à prévenir les menaces. Par exemple en rapport à l’attentat du 14 juillet à Nice, la direction de la Police nationale, suite à son évaluation des moyens mobilisés, affirme que les mesures prises étaient efficientes sachant que l’attaque d’une voiture kamikaze n’avait pas été retenue comme une menace qu’il fallait prévenir. Cette impasse n’est pas interrogée. Par ailleurs, on sait que Nice est l’une des capitales de la visio-surveillance et pourtant le camion frigo de 19 tonnes qui était en repérage sur la Promenade les 12 et 13 juillet, bien présent sur les écrans, n’a pas été interpellé alors qu’il était en infraction : ce qui n’a jamais fait l’objet d’une explication voire de nouvelles instructions. La commission « Sécurité » qui supervisait les moyens de l’Etat et de la Ville n’avait pas jugé bon de reproduire les mesures préventives mis en œuvre par la Fan-zone entre la place Massena et la Prom ; notamment furent négligés les plots en béton qui en bloquaient l’approche : ils n’ont pas été retenus pour défendre l’entrée de la Prom, tant du côté voiture que du côté piéton. Les responsabilités du Préfet et du Responsable de la sécurité de la Ville de Nice ont contribué à bloquer l’analyse des défaillances : ainsi il n’a pas été question d’interroger l’identification de la menace telle que posée puisque celle-ci avait été cadrée par les normes en vigueur. Aucune analyse critique de la responsabilité n’a eu lieu, tant, tous les moyens disponibles avaient été engagés en fonction du cadre retenu. Corrélée aux rivalités électorales, seule la polémique politique s’est imposée.  L’identification de la menace mobilise des services puissants que l’Etat ne sait pas projeter sur des sites locaux, en vue d’une collaboration interactive et horizontale. A l’évidence celle-ci n’aurait pas laissé grande ouverte la Promenade des Anglais. L’hypothèse d’une voiture ou d’un camion kamikaze aurait été retenue. Car il ne s’agissait pas d’une action terroriste exceptionnelle mais de la reproduction d’une figure classique en Irak et en Syrie. Le 14 Juillet, la foule du feu d’artifice et la Prom, offraient a priori une conjoncture symbolique attractive. En l’occurrence, le massacre, 84 morts et 300 blessés, aurait pu être évité.  La prévention interactive de l’attentat suppose l’effacement momentané des féodalités locales et le développement des collaborations interactives souhaitables. Des agents situés dans la verticalité de leur hiérarchie   pourraient se projeter sur un site virtuel organisé en vue de l’identification de la menace. A titre précurseur, des cibles témoins pourraient être retenues et donner lieu à des séquences opérationnelles, limitées dans le temps, elles initieraient une nouvelle manière d’être de l’Etat. En cas d’attentat, une configuration semblable pourrait être retenue pour gérer la communication avec le public et les média. D’autant que celle-ci sortirait de l’anecdotique et enrichirait la réflexion collective, en aval et en amont de l’émotion ; ce qui n’est pas le cas aujourd’hui où seuls les média imposent leurs points de vue. Mais face à la complexité hiérarchique de l’Etat et à son inertie, les attentats futurs vont servir de déclencheurs à des colères telle celle qui s’est amorcée à Nice à l’occasion de la venue de Manuel Vals. A la faveur de l’élection présidentielle à venir, les polémiques vont prendre de l’ampleur. Paradoxalement la contestation de l’Etat s’imposera au point de porter une réforme constitutionnelle. Parallèlement, on verra des foules se former mues par des colères et une volonté de renversement. Activés et légitimés par la diatribe politique, des groupes en fusion serviront de moteur à une explosion révolutionnaire. La tentation du renversement du pouvoir ou du changement de constitution pourrait mener à une seconde Révolution nationale. Les soulèvements du Printemps arabe ont montré la puissance des foules ameutées et leur difficile maîtrise, mais surtout elles ont mis en évidence, la métamorphose des manifestations qui, au fur et à mesure de leur ampleur, tendent vers les extrêmes.  Les leaders des premiers temps cédant la place à d’autres plus radicaux .  Ce soulèvement grégaire est recherché par Daech comme preuve d’une violence qui échappe à l’Etat. Daech finira par perdre mais l’avènement d’une Révolution nationale anti musulmane sera la manifestation de sa victoire avant sa disparition. Cette catastrophe sera aussi le triomphe d’acteurs politiques fascinés par la conquête du pouvoir, loin du politique qui a pour objet permanent « la maîtrise de l’hostilité et la maintenance de l’unité » (Julien Freund) quelques soient les circonstances et les époques.