L’identification de l’ennemi

L’IDENTIFICATION DE L’ENNEMI, AUJOURD’HUI EN ECHO AU LIVRE DE JEAN-YVES LE DRIAN « QUI EST L’ENNEMI ? »   JACQUES BEAUCHARD  « Qui est l’ennemi ? », en répondant à cette question, le livre du ministre de la Défense précise les implications stratégiques de la France et en quelques pages renouvelle l’approche du sujet. Ainsi, le recours à l’histoire et l’analyse des concepts clés sont posés comme prolégomènes au traitement « d’un état de guerre qui ne ressemble à aucun de ceux que notre pays a connu par le passé » (p11). D’où la nécessité de reconstruire un regard essentiel pour l’Etat et la protection de chacun. Mais penser l’ennemi ne revient-il pas, quelque part, à soutenir un engagement politique, en somme à se risquer dans une prise de parti, au milieu d’un monde commun, voire politique où il est d’usage de se croire sans ennemi, à preuve le programme des partis qui lui accorde peu de place? Il s’agit donc de dépasser un déni ordinaire. Avec Fukuyama on avait pu penser à « La fin de l’histoire » : l’effacement du conflit Est-Ouest promettait un avenir irénique à la démocratie libérale ; cette illusion hégélienne s’est dissipée sans pour autant laisser place à une nouvelle lecture des dynamiques conflictuelles partout à l’œuvre. En France, chez la plupart des intellectuels, l’analyse de l’hostilité internationale est restée confisquée par le paradigme de la domination ou celui du mal, ce qui réduit à priori l’ennemi aux causalités de l’aliénation ou à celles d’un ordre moral ; tout en rejetant les auteurs qui lui accordent une place fondamentale. Quant à l’opinion publique, protégée par la mise sous le boisseau des relations internationales, elle se croit immergée dans une paix définitive, d’autant que la fin de la guerre froide (aujourd’hui relancée) a mis la dissuasion nucléaire sous le seul règne de l’ennemi fictif. Dans ce contexte les figures  de l’ennemi restent impensées. Ce qui, paradoxalement, nous expose à de grands dangers.  La reconnaissance de l’ennemi    Première conséquence de la dynamique conflictuelle rappelée par Jean-Yves Le Drian : l’émergence d’un ordre international à travers les batailles de l’histoire et les traités qui y mirent fin. Ainsi, les traités de Wesphalie, en 1648, fondent la reconnaissance de la souveraineté de chaque Etat, ce qui induit un nouvel ordre qui limite l’intrusion des rivalités au cœur des sociétés. La référence suggère combien la reconnaissance de l’ennemi s’inscrit dans la recherche de la paix. On admettra alors des effets pervers, contraires au but recherché. Ainsi, les traités de Wesphalie ont aussi conforté l’émiettement de l’Allemagne. Celui-ci se trouvera ensuite dénoncé et servira d’argument belligène. Le traité de Versailles, qui met fin à la Première Guerre mondiale, crée la Société des Nations mais impose aussi un remaniement territorial et des clauses financières qui seront ressentis comme un diktat insupportable dont s’emparera le populisme allemand. La Seconde Guerre mondiale va déboucher sur la guerre froide, la dissuasion nucléaire, mais aussi donner naissance au Conseil de Sécurité de l’ONU comme organe de neutralisation des différends. « Aux termes de la Charte qui reprend les valeurs des Nations Unies, il n’y a donc plus d’autre ennemi légitime que celui qui est conjoncturellement agresseur » (Le Drian p19). Déjà, sous Richelieu, l’interdiction des duels était corrélative de l’affirmation de l’Etat, comme seul détenteur de la violence : la souveraineté excluait l’existence de l’ennemi intérieur, seuls peuvent s’y manifester des adversaires, tant toute dispute demeure soumise au droit. A l’échelle mondiale, à travers le Conseil de Sécurité, les Nations Unies cherchent aujourd’hui à maintenir un ordre mondial toujours traversé par des rivalités qu’il s’agit de limiter. A travers son analyse le ministre rappelle qu’à partir de la Révolution française une puissante dynamique conflictuelle s’était mise en marche. Née à Valmy, elle donna naissance à la mobilisation en masse et au « citoyen-soldat », ce qui, en Europe, entraîna le conflit des nations et la montée aux extrêmes (p 17). Le peuple en armes s’imposa aux sociétés et les opposa, l’ennemi prit un caractère héréditaire, la guerre devint absolue, et, elle-même, évolua en guerre totale. « L’hostilité s’étend au-delà des masses de combattants pour envahir chaque foyer de France et d’Allemagne. »(p 18). C’est cette dynamique qui fut suspendue par le Conseil de Sécurité des Nations Unies.  Ainsi l’analyse se développe à travers le rappel d’un double mouvement entre les figures de la guerre et celles de l’ennemi d’une part et celles des institutions d’autre part. Pour autant les figures de l’ennemi ne cessent pas d’être réinventées, d’où la nécessité de poursuivre leur surgissement à travers une variété de formes. Ainsi, au cours de la Seconde Guerre mondiale on vit se développer une nouvelle forme de combat, d’emblée asymétrique. Elle s’affirma à travers la Résistance, suivant la figure multiséculaire du partisan. Celle-ci mobilise un type d’ennemi qui cultive l’irrégularité et la déstabilisation, l’action individuelle et en réseau.  Par nature il échappe au Conseil de Sécurité et se retrouve aujourd’hui au cœur de la stratégie de Daech désigné comme notre ennemi, par Jean-Yves Le Drian (P 27). « Faire face à l’ennemi aujourd’hui » (p28)  « L’ennemi est pour nous une menace qui se concrétise » (p28). Il faut ajouter que la menace a toujours alors pour enjeu une destruction mortelle et implique un face à face qui met en cause la survie des ennemis qui s’affrontent. Ce qui conduit le ministre à préciser que pour la France et dans le cadre de l’Etat de droit, Daech est un « ennemi conjoncturel » (p 29) explicitement lié à la menace qu’il exerce sur nous, alors que du point de vue de Daech nous faisons partie des ennemis structurels (p29) : c’est ce que nous représentons et ce que nous sommes, qui doit être détruit. Contre les « judéo-croisés », Daech soutient un engagement religieux extrémiste qui implique l’éradication de la mécréance. Daech défend une vision apocalyptique qui passe par le mépris de la vie et l’apologie de la fin des temps. Le martyr de l’attentat suicide en est témoin. Si la désignation de l’ennemi ne fait pas de doute, par contre et toujours pour le ministre, la stratégie à adopter soulève des difficultés, tant cet ennemi est hybride (p 30) et ceci pour trois raisons.  1) Daech est un « proto-Etat », d’où une faiblesse mais simultanément, son idéologie et sa communication lui confèrent un caractère insaisissable, il est simultanément territorial et a-territorial.  2) « Le djihadisme est une nébuleuse de mouvements de taille et d’efficacité diverses, qui opère par-delà les frontières, jusque sur notre sol. » (p32) Emanation de Daech, les commandos terroristes, tels ceux du 13 novembre, « ne viennent pas prendre des otages, ou négocier une contrepartie ; ils recherchent seulement et délibérément le plus grand carnage possible. » (p33) Mais, le ministre tient à préciser qu’il n’y a pas pour autant d’ « ennemi de l’intérieur », car le terroriste sur le territoire national est un criminel, et doit être traité comme tel.  Admettre l’ennemi intérieur revient à mettre en péril l’Etat et son monopole de la violence. Simultanément il faut observer que la nébuleuse Daech, comme celle d’Al-Qaïda suscite des métastases militaires qui menacent des régions entières comme celles du Sahel. 3) Enfin Daech soutient une forme extrême de l’islamisme, c’est plus qu’une religion politique, car c’est au nom d’Allah qu’elle proclame le Califat qui s’impose au monde musulman, et qu’elle condamne ceux qui ne le reconnaissent pas, mais surtout, elle décline une eschatologie du jugement dernier qui implique l’apocalypse. « Dabiq », nom du magazine de propagande, annonce qu’il n’y a plus que deux camps, celui de l’Islam et celui de l’incrédulité et de l’hypocrisie. Dabiq c’est aussi le nom du site de la bataille finale entre ces deux forces. Le passage par la mort se confond avec l’entrée au Paradis. Cette parole de feu passe bien sur internet ; elle fascine, elle est naturellement totalitaire. Elle possède « une résilience potentiellement  supérieure à celle des totalitarismes séculiers du XXe siècle. » (p 40). D’où une stratégie mondiale qui associe aujourd’hui 63 pays, dont plusieurs Etats du Proche Orient, et deux organisations internationales -l’Union européenne et la Ligue arabe.(p41)  « Vaincre l’ennemi » (p41) et « Aller au-delà de l’ennemi présent »(49) Ces deux chapitres se suivent et se tiennent, car nous sommes déjà rentrés dans le bouleversement des équilibres et entraînés au-delà de l’ordre occidental. Autrement dit, le traitement de Daech ne peut être isolé de l’identification des ennemis qui l’entourent et des rapports qu’ils entretiennent entre eux. Il faut alors, et cela est nouveau, admettre que l’ennemi de notre ennemi peut être aussi notre ennemi. Par exemple Al Qaïda est notre ennemi et simultanément celui de Daech et tous deux combattent la Syrie de Bachar Assad. Les frères Kouachi signèrent l’attentat Charlie Hebdo au nom d’Al Quaïda Yemen et ce faisant nous désignèrent comme leur ennemi. Ou encore en retirant notre ambassadeur de Damas nous nous sommes positionnés comme ennemi de Bachar Assad, au point que nous nous sommes interdit d’intervenir en Syrie contre Daech pour ne pas le soutenir.  Il y a là une réelle complexité polémogène qui rend caduque la désignation  d’un ennemi unique, du moins dans le cadre Moyen-Orient.    Le monde bipolarisé par la guerre froide a laissé place à un monde multipolaire qui se décompose suivant des ensembles géopolitiques. Le plus souvent polarisés par un leadership dominant qui tend à agréger les antagonismes et à induire une polarisation. C’est le cas de l’Alliance Atlantique, ou jadis du pacte de Varsovie, aujourd’hui de la Grande Russie dans l’espace euroasiatique, de la Chine et des USA dans l’espace asiatique/Mer de Chine. Mais il n’en va pas de même pour le Proche Orient qui a pris la suite de l’empire Ottoman et de son éclatement. Il regroupe l’Irak, la Turquie, l’Arabie Saoudite, le Yémen, la Jordanie, la Palestine, Israël, la Syrie, le Liban, l’Egypte, et même l’Iran et l’Afghanistan à l’Est et la Libye à l’Ouest.  Par opposition aux ensembles géopolitiques précités, le Proche Orient n’est pas polarisé. C’est une zone sismique caractérisée par plusieurs foyers belligènes en cours d’éruption. Sous l’impulsion de l’Arabie Saoudite et de l’Iran, l’antagonisme Sunnite/Chiite s’y déploie en partie, tandis que les Révolutions arabes qui s’y sont produites successivement ont libéré des dynamiques émeutières. L’Irak et la Syrie sont devenus des foyers de guerres civiles où Daech et Al-Qaïda et toute une variété d’organisations rebelles, ont trouvé dans la faillite des deux Etats les ressources nécessaires à leur développement. Cet espace polémogène suscite des coalitions qui se superposent sans toutefois que s’opère une bipolarisation qui induirait le face à face de deux ennemis au plan le plus général. Cependant on admettra un double millénarisme qui imprègne le monde musulman. Dans les deux cas il s’agit d’un retour aux origines et d’une exaltation du martyr qui inspire deux extrémismes contraires. On se rappelle que la révolution iranienne a été soutenue par des foules qui tous les 40 jours se rassemblaient dans les cimetières iraniens et on sait que la célébration du martyr se trouve au cœur de la fête de l’Achoura. C’est dans le grand cimetière de Téhéran de Behesht-e Zahra (le paradis de Zahra) que l’ayatollah Khomeini, de retour, prononça son premier discours. Pour lui, il faut en revenir aux temps premiers, à la bataille de Karbala, accepter le sacrifice de la vie pour parvenir au ciel.  Tout d’abord Chiite, la contagion millénariste va devenir Sunnite suivant une eschatologie du martyr et du retour au Prophète ;  Abou Bakr al-Baghdadi qui se proclame Calife, affirme par son nom sa filiation à celui-ci, tandis que Khomeini comme Nasrallah se donnent tous deux Sayed, c’est-à-dire appartenant au lignage du prophète. Pour eux comme pour le Calife Ibrahim, le religieux et le politique ne font qu’un. Du fait de l’unicité de Dieu, le Calife et le Guide Suprême (aujourd’hui Khamenei) soutiennent une rivalité radicale et ordonnent deux millénarismes contraires. Tous deux hypostasient le martyr et entretiennent un radicalisme révolutionnaire qui ne saurait être confondu avec les sociétés chiites et sunnites.   Il est ainsi nécessaire de distinguer trois plans : le Proche Orient, celui de chaque Etat, et la conflictualité interne à chacun. Si la lutte contre Daech traverse les trois niveaux, elle se développe dans chacun de ceux-ci de façon spécifique.  Au plan de l’espace Proche-Orient la compétition Sunnite/Chiite cherche à infiltrer tous les antagonismes suivant la rivalité entre Arabie Saoudite et Iran. L’ancienne Perse vise à restaurer son espace de puissance. Tandis que l’Arabie Saoudite voudrait affirmer son leadership au sein du monde arabe. Simultanément la rivalité entre Russes et Américains épouse en partie la compétition Chiites/Sunnites. Cependant aucune bataille directe ne se déploie sur ce plan. La double rivalité infiltre les antagonismes internes aux Etats et soutient les interventions militaires à l’œuvre en Irak et en Syrie. Malgré l’abolition de leur frontière proclamée par Daech, les deux Pays mettent en scène des dynamiques conflictuelles spécifiques où les figures de l’ennemi se composent différemment. Bien que très affaiblis les deux Etats sont toujours porteurs d’unités politiques distinctes. En Irak, dans la province d’Al-Anbar la guerre civile, entre tribus sunnites et milices chiites gouvernementales, qui s’était traduite par la mainmise de Daech sur Falloujah, s’inverse aujourd’hui par la reconquête effectuée par l’armée irakienne et des tribus sunnites ralliées, alors que les milices chiites assurent l’encerclement. Menées par les américains, les forces aériennes, dont les forces françaises et britanniques, ont appuyé les combats. A Falloujah, Daech s’est imposé comme ennemi commun. L’Iran, la Russie, les USA et ses alliés, jouaient dans le même camp. Daech correspond ici à l’ennemi désigné par le ministre de la Défense. Cependant des rumeurs de massacres de populations sunnites, commis par les milices chiites, la présence du général iranien Qasem Soleimani, fait réapparaitre une autre guerre dans la guerre. Ce qui complexifie l’intervention française voire celle de la Coalition évoquée par le ministre (p41). Sur le site de Mossoul, même situation, avec en plus l’intervention nécessaire des Kurdes du PDK alors que ceux-ci entraînent l’hostilité turque ; ce qui nous concerne puisque l’OTAN nous rend solidaire de la Turquie.  Mais c’est en Syrie que s’affirme encore plus nettement la complexité de l’ennemi. Dans le nord du Pays, non loin de la frontière turque, sur l’axe qui mène à Raqqa, capitale de Daech en Syrie, le siège de Manbij préfigure celui de Raqqa. On y observe l’ambiguïté du triangle USA+coalition/Turquie/ Kurdes à propos du Rojava (Kurdistan Ouest). Les Kurdes visent la jonction des trois cantons qui forment l’entité du Rojava, ce qui rencontre l’opposition absolue de la Turquie. D’où la création des Forces Démocratiques Syriennes (FDS) conseillées par les Forces spéciales américaines qui intègrent les kurdes au milieu de Forces rebelles arabes et turkmènes, afin de prévenir le nettoyage ethnique et l’hostilité turque. Face à cette menace, la Turquie facilite les contre-attaques de Daech, tout en se trouvant frappé durement par les attentats terroristes de celui-ci. La même figure complexe de l’ennemi va s’affirmer à Raqqa avec cette fois, au sud, l’intervention de l’armée syrienne soutenue par le Hezbollah et les Russes, sachant que par l’engagement de son aviation et peut-être ses conseillers militaires, la France se trouvera impliquée dans la bataille.  De fait, la complexité de cette dynamique conflictuelle singulière tient à l’apparition sur les terrains de combat d’un double ennemi qui ne cesse pas de se reproduire. Nos interventions contre Daech et le Régime de Bachar Assad, s’intercalent entre Kurdes et Turques, voire entre groupes rebelles en lutte, ou encore entre Iran et Arabie Saoudite, voire Russes et Américains. Ici, l’identification de l’ennemi doit être conduite au cas par cas et son caractère double doit être pris en compte.  Face à l’ennemi                En conclusion et comme le dit Jean-Yves Le Drian, la question de l’ennemi doit sans fin être reposée. D’autant que la guerre se déploie désormais au-delà des règles. N’assistons-nous pas tous les jours, en Syrie, au bombardement des marchés et des hôpitaux ? La stratégie la plus avancée combine tous les genres et tous les moyens, classiques (guérilla, frappe aérienne, cyber mais aussi nucléaires…), des actions prohibées (biochimiques, terroristes…et « des attaques médiatiques, commerciales ou encore culturelles, qualifiées d’ « actions de guerre non militaires » ».  Il nous faut faire face à un « brouillard de la guerre » (p 52). Ce qui oblige à revisiter tous les concepts anciens. « La paix, la crise, et la guerre se succèdent comme les trois états de l’eau selon la température (gaz, liquide, solide). Ces trois états peuvent désormais coexister en même temps. » (p 70). Les nouvelles dynamiques conflictuelles, dont celle du Proche Orient, nous contraignent ainsi à repenser stratégie et diplomatie concomitamment à une nouvelle identification de l’ennemi : entre criminalité, terrorisme et double ennemi.  Ce sont aussi tous les paradigmes du Renseignement qui sont à reposer.

La dynamique de la guerre et de l’ennemi au Moyen-Orient

L’accord nucléaire avec l’Iran annonce-t-il une neutralisation de la montée des antagonismes vers les extrêmes ou la restructuration des alliances en vue d’un nouveau développement de la guerre ? Prospective difficile à mener tant est serrée l’intrication des conflictualités. Trois grandes coalitions se superposent et multiplient les figures de l’ennemi, alors que l’Irak, la Syrie, le Yémen se disloquent. En se projetant sur un même espace, les coalitions confrontent et mélangent les acteurs. En quête d’un affrontement majeur elles se mettent en cause tous les équilibres. Les armées quittent les casernes, elles se ramifient dans des milices qui elles même se fractionnent dans des clans et s’enterrent dans les ruines, alors que sur les champs de bataille les Etats s’effacent, les ennemis se multiplient. La guerre tourne en rond. Le réveil de l’antagonisme entre Turcs et Kurdes fissure l’Otan tandis que partout sous couvert du double ennemi la mosaïque des petites guerres locales est expansion. D’où l’examen des dynamiques suivantes : I) les trois grandes coalitions ; II) Double ennemi et double millénarisme

Les trois grandes coalitions  

Contre les « takfirites », l’Iran, l’Irak, la Syrie et son allié russe conduisent une première coalition tandis que les américains en fédèrent une seconde contre le même ennemi ; elles partagent un même but mais évitent tout engagement commun, voire elles s’opposent l’une à l’autre. Menacée par les conquêtes houties au Yémen (soutenues par l’Iran) et suivant une troisième coalition  dite « Tempête de la fermeté » l’Arabie saoudite voudrait rallier à sa cause l’Egypte, la Turquie et le Pakistan qui s’associent de loin sans participer aux bombardements. Elle cherche à opposer sa puissance à l’Iran.

  1. La coalition iranienne

Depuis mars 2011, le soutien de Bachar Assad par l’Iran et le Hezbollah libanais et aujourd’hui par la Russie, s’est avéré de plus en plus indispensable à la poursuite des combats contre les rebelles, qualifiés dès le départ de terroristes et traités comme tels. Peu à peu totalement polarisée par la violence, la société syrienne éclate en libérant des rivalités sans fin et remarquablement exploitées par Qasem Soleimani le commandant de la force el-Qods, directement sous les ordres du Guide suprême de la révolution islamique. Aujourd’hui, en Irak, Soleimani a supervisé la libération de Tikrit et soutenu la multiplication des milices chiites en vue de la reprise de Mossoul. Il faut rappeler qu’il organisa au Liban, la branche armée du Hezbollah tout en établissant le quartier-général des Pasdarans près de Baalbek. Depuis, célébrée chaque année à Beyrouth-sud, la fête al-Qods, jadis créée par Khomeini, annonce la libération prochaine de Jérusalem…Ainsi l’Iran anime une dynamique belligène qui domine tout le Moyen-Orient et rallie les minorités chiites qui s’y trouvent disséminées : elle affirme, ce faisant, la montée en puissance de l’empire iranien qui s’implique dans la plupart des guerres civiles de la région au nom de la révolution islamique, comme aujourd’hui au Yémen …. Sur le site Alkhaleejonline, Ali Younsi, conseiller d’Hassan Rohani, (président de la république islamique), aurait déclaré dernièrement : « Nous défendrons tous les peuples de la région car nous les considérons comme faisant partie de l’Iran… ». En fait la généralisation d’un état belligène entraîne une déconstruction qui partout liquide le droit et lui substitue la force, faisant place à un règne millénariste alors que syriens et irakiens fuient en masse. A Bagdad les gens se précipitent sur les gilets de sauvetage et les leçons de natation avant de prendre la route de la Méditerranée.

2) La coalition américaine

La Résolution 2170 du Conseil de Sécurité du 15/08/2014, prise à l’unanimité, désigne al-Qaïda et l’Etat Islamique (EI) comme l’ennemi commun. Pour la première fois, à propos du Moyen-Orient, une grande coalition implique dans le même camp les USA et la Russie mais aussi l’Iran et la Syrie comme alliés potentiels. Dans les jours qui ont suivi la Résolution, soutenue par la Russie et l’Iran, l’aviation syrienne bombarde Raqa ce qui manifeste son engagement contre l’EI. Au nom de la Résolution 2170, Lavrov (Russie), Zarif (Iran), Mouallem (Syrie) soulignent leur coopération quant à la lutte anti-terroriste : ce qui à leurs yeux légitime rétrospectivement le bien-fondé de l’engagement syrien et rend nécessaire son intégration dans la coalition. Ils défendent un ennemi unique et dénoncent le double jeu des américains et de leurs alliés. Cependant, sans la Russie et suivant des degrés divers de coopération avec les USA, une vingtaine de pays vont s’engager dans la guerre au côté du gouvernement irakien et, en Syrie (exception faite de la France), au côté des kurdes voire de l’ASL en vue de réduire l’emprise de l’EI et d’al-Nosra. Ce qui, au fur et à mesure de la montée en puissance de l’EI, préfigure une coalition mondiale autour d’un même ennemi tandis que, en Irak et Syrie, se multiplieront les guerres locales.

3) La coalition « Tempête décisive ».

Au Yémen, depuis mars 2015, la rébellion houthiste de tendance Zaïdite, une branche du chiisme, a pris successivement le contrôle de Sanaa, d’Aden et menace le détroit de Bab el Mandeb, ce qui provoque l’entrée en guerre de l’Arabie saoudite et des Pays du Golfe, en associant l’Egypte qui entend garder l’accès de la mer Rouge. Tandis que la Turquie, accusée par Bachar Assad d’avoir contribué à la chute d’Idleb jusqu’alors contrôlée par le régime syrien, développe une relation belligène avec les kurdes. Des bombardements très meurtriers ont aggravé les combats de rue entre les forces gouvernementales et Ansarullah (houthis), lesquels se sont généralisés sans pouvoir assurer la victoire de l’un ou l’autre camp jusqu’à ce que l’engagement des troupes au sol fasse basculer le rapport de force en faveur de l’Arabie saoudite et du gouvernement. Dès les premiers engagements, al-Qaïda Yemen (Aqpa) s’empara du Quartier Général de l’armée ainsi que du port et de l’aéroport de Moukalla dans le sud-est pendant que des tribus locales s’emparaient de sites gaziers et pétrolifères dans le Hadramaout. Pour l’Arabie saoudite directement menacée, il s’agissait de contrer l’Iran et son ascension. Au Liban, Hassan Nasrallah fit le procès de l’intervention saoudienne et dénonça le nouvel essor d’Aqpa (Al-Qaïda Péninsule Arabique) qui relève de la Résolution 2170 du Conseil de Sécurité mais au Yémen, face à l’Iran et pour l’Arabie, al-Qaïda et l’EI n’apparaissent plus comme l’ennemi premier même si les drones américains poursuivent leurs exécutions. Le tourbillon de la guerre est à l’œuvre.

II Double ennemi et double millénarisme.

Les trois coalitions intègrent la décomposition des sociétés irakienne et syrienne. Elles exploitent les protagonistes d’une variété de conflits tandis qu’un mouvement de terreur, qui est allé s’amplifiant, traverse aujourd’hui tout le Moyen-Orient. Une grande peur pousse devant-elle une masse de réfugiés qui entraîne vers l’Europe ceux qui avaient fui en Turquie, au Liban et en Jordanie. Des sociétés entières se sont défaites, complètement brisées elles jettent sur les routes ceux qui ont perdu leur toit et leurs droits sont dans un état de déshérence. Mais avant de généraliser ce dépassement il faut admettre combien l’effroi millénariste brouille tous les antagonismes et porte l’inimitié aux extrêmes. Du côté des djihadistes comme du côté des milices chiites, la dynamique politique de la puissance est relayée par un mouvement religieux fondamentaliste. Il s’ensuit un bouleversement qui assiste la déconstruction institutionnelle des sociétés. On sait combien, du côté chiite la révolution islamique a tiré toute sa vigueur de cette identification.

La fièvre millénariste a traversé l’ancienne Perse et fait tomber le régime du Shah. On se souvient des foules funéraires qui en 1978 et tous les 40 jours déferlaient dans les cimetières iraniens, toutes possédées par la célébration des martyrs et l’exaltation du sacrifice que célèbre la fête de l’Achoura. C’est dans le grand cimetière de Téhéran de Behesht-e Zahra (le paradis de Zahra en persan) que l’ayatollah Khomeini de retour, prononce son premier discours. Fort du mouvement qui le porte il instaure un régime qui lie religion et pouvoir autour d’un retour aux origines. Toujours dans une perspective politique, tout d’abord chiite la contagion millénariste va devenir sunnite. Il s’agit d’un habillage religieux du militaire : tandis que Khomeini et Nasrallah (Liban) s’affirment tous deux « Sayyed », c’est à dire du lignage du prophète, Abou Bakr al-Baghdadi, le chef de l’EI proclame par son nom et sa qualité, sa filiation avec le prophète. Il s’affirme Calife. En lui, comme pour Khomeini et Nasrallah, le religieux et le politique ne font qu’un. En outre, comme chef de l’oumma, il est en capacité de rassembler plus d’un milliard de croyants. En parallèle, Khomeini, en tant que pontife suprême, incarne la continuité entre le ciel et la terre. Dès lors, du fait de l’unicité de Dieu, le calife Ibrahim et le Guide Suprême soutiennent une rivalité radicale et ordonnent deux millénarismes absolument contraires l’un à l’autre. Ainsi, au niveau populaire, l’affrontement en cours n’est pas tout d’abord entre société Sunnite et société Chiite mais entre deux voies stratégiques du millénarisme islamique qui toutes deux hypostasient le martyr et entretiennent un radicalisme révolutionnaire. Porteurs d’une même vision extrême, les deux mouvements pensent l’avenir à travers l’apocalypse : ce faisant ils manifestent la crise profonde des sociétés qui se dé constituent.

Depuis 2011, par étapes successives, le régime syrien et ses alliés, pasdarans et hezbollah, ont exaspéré l’extrémisme islamique : l’ennemi-terroriste est devenu dominant. Ce qui légitima le pire. Pour Bachar Assad, dès le départ, il s’est agi de globaliser le conflit tout en le portant aux extrêmes. « L’ennemi-terroriste » a justifié le recours à toutes les violences : sa seule présence entraîne la destruction de la société là où il se cache. De bombardement en bombardement, à part quelques ilots dont Damas, toute la société civile s’est trouvée détruite. Les souffrances et le martyr ont développé une société sacrificielle. L’idée d’un salut passant inéluctablement par la mort s’est imposée. Ceux qui survivent savent qu’ils doivent traverser les pires épreuves et finissent par attendre une catastrophe salvatrice. Beaucoup choisissent de fuir en prenant tous les risques. Le futur passe par la mort, le salut par le chaos. Au gré de la guerre civile et suite à la chute de Saddam Hussein, ce climat de fin du monde s’est étendu à l’Irak. En Syrie comme en Irak, sous l’impulsion des mercenaires de dieu, la déconstruction institutionnelle à l’œuvre a favorisé un éthos millénariste et l’attente d’une théocratie. En Syrie, les katibas extrémistes se sont multipliées tandis que les rangs de l’ASL ne cessaient de s’éclaircir. Ce déclin n’est pas seulement l’expression d’une division mais surtout la manifestation d’une mimétique polarisée par la nécessité d’un passage cataclysmique qui monnaye la mort comme signe de rédemption. Ainsi par contagion la torture et la prison entraînent l’adhésion au djihad qui précède l’adhésion à l’Islam. Il s’agit d’une incandescence millénariste pleinement exploitée par le Califat de l’Etat Islamique (EI) ; au milieu de la peur qui s’est répandue et qu’ils attisent, les combattants de l’EI forment des groupes en fusion, prêts au sacrifice suprême : ils ne craignent rien. L’espace qu’ils dominent est sous l’emprise d’une transgression illimitée qui entretient la fascination nécessaire au sacrifice de soi. L’EI n’est pas d’abord un Etat mais une transe collective qui se nourrit de ses meurtres et de ses martyrs. Tous les tiers sont condamnés. L’autre est l’ennemi. Pour les djihadistes, le rebelle comme le soldat du régime est un mécréant qui mérite la mort. L’ennemi radical est partout. En outre le champ de bataille est désormais la société elle-même qu’il faut abattre, y compris dans sa mémoire. Les djihadistes comme les soldats et les milices du régime sont devenus urbicides. L’horreur les fait prospérer. Sans doute est-il possible d’isoler des cibles militaires : colonnes de 4×4 dans le désert, positions fortifiées, dépôts de munition ou raffineries de pétrole voire repérage des chefs mais toutes ces cibles ne doivent pas cacher la fièvre millénariste qui se propage au Moyen-Orient et par le monde, attirant la jeunesse dans un combat sacrificiel. Le camp de Yarmouk (8km du centre de Damas) met en évidence ce destin tragique. Devenu un des quartiers sud de la Capitale, sous l’effet de son siège, il s’est transformé en camp de concentration. Encerclé par les forces du régime qui le bombardaient, il est passé de 160 000 à 18 000h et ce réduit palestinien s’est trouvé brièvement conquis par l’EI ; ce qui a déplacé le conflit au profit du régime. Soutenus par le Hamas et afin de s’opposer à l’EI, les combattants palestiniens du camp se sont alors rapprochés de l’armée de Bachar qui pourtant les avait affamés. Sous la pression du pire, ils abandonnaient la dialectique du double ennemi.

Mais avant de généraliser ce dépassement il faut admettre combien l’effroi millénariste brouille tous les antagonismes et porte l’inimitié aux extrêmes. Du côté des djihadistes comme du côté des milices chiites, la dynamique politique de la puissance est relayée par un mouvement religieux fondamentaliste. Il s’ensuit un bouleversement qui assiste la déconstruction institutionnelle des sociétés. On sait combien, du côté chiite la révolution islamique a tiré toute sa vigueur de cette identification.

Pour les djihadistes l’ennemi est un apostat qui mérite la mort au même titre que le soldat du régime, mais à Tikrīt en Irak, dans leur reconquête, les miliciens chiites pillent et assassinent les familles sunnites : la pire des violences est réciproque et symétrique. Les trois coalitions à l’œuvre contribuent à l’entretenir au gré d’une déconstruction institutionnelle remarquable.  Un cyclone s’est formé: il attire la jeunesse du monde entier et jette les populations locales à la mer.

Jacques Beauchard

Ethos millénariste et double ennemi

La communion libanaise fondatrice de l’unité nationale.

 

Jacques BEAUCHARD

 

 

 

IL faut bien admettre que le printemps de Beyrouth, le premier dans le monde arabe, s’est effacé, laissant place au désenchantement ? Pourtant le soulèvement du 14 mars 2005 demeure encore inscrit dans les consciences.[1] Le symbole né ce jour-là est irréfragable. La communion physique et spirituelle  a cristallisé  une attitude collective qui recouvre la variété des opinions et des religions : elle demeure inscrite au cœur de la société. La puissance sociale comme l’immense foule  qui la manifestait  était naturellement éphémère et fut cause d’une grande illusion pour ceux qui ne virent pas qu’en se retirant, le soulèvement laissait place à une appartenance qui intégrait la diversité et en tirait vigueur.

Car le symbole identifie, unifie, révèle et universalise ; une fois posé, il ne peut disparaître.  En réunissant plus du quart de la population libanaise,  l’unité du Pays s’est cristallisée et a redonné corps à la nation. Par référence la manifestation a engendré les partis du « 14 mars » qui se veulent porteurs de l’espoir né ce jour-là. Il s’agit de traduire la symbolique issue de la multitude, en somme du peuple,  dans des programmes et une idéologie. Mais ce changement de nature est tel, qu’il a suscité un désenchantement et il ne pouvait en être autrement. On a cru que « l’esprit » de la communion pouvait s’incarner dans la politique des partis ou que « le Conseil national du 14 mars » pouvait en être le médiateur. Ce fut une erreur dommageable et culpabilisante. Dans l’opinion s’est répandue l’idée d’une trahison et la politique porteuse des disputes et des rivalités (en démocratie) est apparue contraire à la symbolique de l’unité politique. L’œuvre grégaire de la puissance sociale en communion ne peut être captée ni par une « plateforme » représentative de la diversité, ni par un parti : l’œuvre du symbole n’est jamais réductible à l’œuvre politique.

Le dixième anniversaire du « 14 mars 2005 » doit permettre de pleinement comprendre cet évènement fondateur : transformé en sacrifice, l’assassinat de Rafic Hariri a donné corps à la communion de tous comme symbole de l’unité populaire du Liban.

Dans « Les formes élémentaires de la vie religieuse » [2]Durkheim avançait que les effervescences et les transes grégaires généraient en elles l’idée religieuse, que les symboles nés de l’effusion donnaient sens au corps social et faisaient mémoire d’un moment primordial. A l’origine de l’unité du Liban, la place des Martyrs fait mémoire des nationalistes arabes et libanais pendus en 1916 par Jamal Pacha, mais, entre ces deux nationalismes, les points de vue sont opposés et cette divergence ne s’effacera que progressivement. En fait, le « 14 mars » va renouer et amplifier les scènes de liesse de novembre 1943 liées à la proclamation de l’indépendance : suivant la prière lancée par Samir Kassir et Gebrane Tueini et unanimement reprise : « Nous jurons par Dieu tout-puissant, chrétiens et musulmans, de rester unis jusqu’à la fin des temps, pour défendre le magnifique Liban ».

Ce serment fait du Liban une religion civile et une promesse. Il reste à comprendre et à traduire cet acte de foi : c’est l’œuvre contradictoire et douloureuse de la politique en démocratie.

 

[1] Beauchard jacques Beyrouth, la ville, la mort. Ed. Aube 2006 cf La ville soulevée p54

Beauchard jacques Liban mon amour .  Ed.  Aube 2007 cf Intifada p42

[2] Durkheim E, Les formes élémentaires de la vie religieuse, Alcan, Paris 1925 p 313-322

La communion libanaise

La communion libanaise fondatrice de l’unité nationale.

 

Jacques BEAUCHARD

 

 

 

IL faut bien admettre que le printemps de Beyrouth, le premier dans le monde arabe, s’est effacé, laissant place au désenchantement ? Pourtant le soulèvement du 14 mars 2005 demeure encore inscrit dans les consciences.[1] Le symbole né ce jour-là est irréfragable. La communion physique et spirituelle  a cristallisé  une attitude collective qui recouvre la variété des opinions et des religions : elle demeure inscrite au cœur de la société. La puissance sociale comme l’immense foule  qui la manifestait  était naturellement éphémère et fut cause d’une grande illusion pour ceux qui ne virent pas qu’en se retirant, le soulèvement laissait place à une appartenance qui intégrait la diversité et en tirait vigueur.

Car le symbole identifie, unifie, révèle et universalise ; une fois posé, il ne peut disparaître.  En réunissant plus du quart de la population libanaise,  l’unité du Pays s’est cristallisée et a redonné corps à la nation. Par référence la manifestation a engendré les partis du « 14 mars » qui se veulent porteurs de l’espoir né ce jour-là. Il s’agit de traduire la symbolique issue de la multitude, en somme du peuple,  dans des programmes et une idéologie. Mais ce changement de nature est tel, qu’il a suscité un désenchantement et il ne pouvait en être autrement. On a cru que « l’esprit » de la communion pouvait s’incarner dans la politique des partis ou que « le Conseil national du 14 mars » pouvait en être le médiateur. Ce fut une erreur dommageable et culpabilisante. Dans l’opinion s’est répandue l’idée d’une trahison et la politique porteuse des disputes et des rivalités (en démocratie) est apparue contraire à la symbolique de l’unité politique. L’œuvre grégaire de la puissance sociale en communion ne peut être captée ni par une « plateforme » représentative de la diversité, ni par un parti : l’œuvre du symbole n’est jamais réductible à l’œuvre politique.

Le dixième anniversaire du « 14 mars 2005 » doit permettre de pleinement comprendre cet évènement fondateur : transformé en sacrifice, l’assassinat de Rafic Hariri a donné corps à la communion de tous comme symbole de l’unité populaire du Liban.

Dans « Les formes élémentaires de la vie religieuse » [2]Durkheim avançait que les effervescences et les transes grégaires généraient en elles l’idée religieuse, que les symboles nés de l’effusion donnaient sens au corps social et faisaient mémoire d’un moment primordial. A l’origine de l’unité du Liban, la place des Martyrs fait mémoire des nationalistes arabes et libanais pendus en 1916 par Jamal Pacha, mais, entre ces deux nationalismes, les points de vue sont opposés et cette divergence ne s’effacera que progressivement. En fait, le « 14 mars » va renouer et amplifier les scènes de liesse de novembre 1943 liées à la proclamation de l’indépendance : suivant la prière lancée par Samir Kassir et Gebrane Tueini et unanimement reprise : « Nous jurons par Dieu tout-puissant, chrétiens et musulmans, de rester unis jusqu’à la fin des temps, pour défendre le magnifique Liban ».

Ce serment fait du Liban une religion civile et une promesse. Il reste à comprendre et à traduire cet acte de foi : c’est l’œuvre contradictoire et douloureuse de la politique en démocratie.

 

[1] Beauchard jacques Beyrouth, la ville, la mort. Ed. Aube 2006 cf La ville soulevée p54

Beauchard jacques Liban mon amour .  Ed.  Aube 2007 cf Intifada p42

[2] Durkheim E, Les formes élémentaires de la vie religieuse, Alcan, Paris 1925 p 313-322

Syrie/Liban

La détresse du politique

Beyrouth, ville ouverte et fermée.

Par Jacques Beauchard. Article publié dans la revue Hermès.

Beyrouth dresse ses immeubles de verre et affirme la modernité la plus avancée à Ain Mreissé ; elle s’affiche luxueuse et mondaine sur la corniche de Ras Beyrouth, tandis qu’elle s’attarde dans les ruines de la guerre civile1 à Bachoura. Elle multiplie ses autoroutes, mais se perd dans le lacis des rues et ruelles de Chiyah où, la nuit venue, on craint de tomber dans des embuscades. Le soir, la jeunesse se rencontre à Gemmayzé, le quartier actuellement le plus branché de Beyrouth : garçons et filles s’éclatent à quelques pas de la gare routière Charles Hélou, qui joue les coupe-gorge au milieu des immondices depuis la guerre civile.

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La bataille d’Alep et la suite?

Par Jacques Beauchard. Article publié dans la revue Esprit.

Depuis le début de l’été, la bataille d’Alep se poursuit. Comme pour les autres villes, le régime vise une éradication des « terroristes », une sorte de chirurgie urbaine à coup d’obus et de bombes tout en resserrant son étreinte. On se bat de rue en rue, tour à tour perdues et reprises. Avant et après chaque assaut local, aviation et artillerie reprennent le contrôle des lieux à reconquérir. Plus de 300 000 Aleppins ont fui, beaucoup se cachent, quelques-uns reviennent et s’adaptent à la ville en guerre. 

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