Lettre à un ancien Premier Ministre

I    Lettre à un ancien premier ministre

 

 

Le 15 juillet, suite à l’attentat de Nice et à propos des déclarations de Christian Estrosi, Nicolas Sarkosy, Manuel Vals et Alain Juppé, lors de la matinale de France Inter, Gilles Kepel, affirme : « les politiques sont nuls ». Pourquoi ?

En référence à son dernier ouvrage, «Terreur dans l’Hexagone/ Genèse du djihad français » [1], il leur reproche de ne pas savoir identifier l’ennemi et notamment de négliger l’évolution d’El-Qaïda-Daech suivant l’apparition de nouvelles figures du terrorisme, de plus en plus autonomes, en capacité de se doter des moyens les plus élémentaires en vue des plus grandes destructions. A ses yeux cet aveuglement rend les politiques incapables d’avoir une stratégie préventive pertinente.

De ce point de vue les réactions à l’attentat de Nice sont des plus explicites. On saute par-dessus l’évènement et son déroulement, chacun des leaders défend une interprétation globale qui implique le gouvernement jusqu’à faire son procès, voire même projette un recours en justice suivant la proposition de Marine Le Pen contre Bernard Cazeneuve, jugé coupable de la mort de 250 personnes…Dans tous les cas, les prises de parole laissent penser que leurs auteurs détiennent les clés d’une action plus efficace. Le recours au renouveau de l’action politique est affirmé comme si le terrorisme en cause allait de soi, comme si l’ennemi était bien connu. Le caractère inédit de l’attentat de la Promenade des Anglais, son auteur et ses modalités sont négligés, les faits sont voilés, ils ne sont pas réfléchis, on laisse croire au plan le plus général, que la politique sécuritaire est défaillante et qu’il suffirait de prendre les bonnes décisions pour prévenir les attentats. L’attention est fixée sur une causalité qui masque la réalité et détourne l’attention de chacun au profit d’une alternative politique. Le 18 juillet, à midi, à Nice, devant le monument du Centenaire, lors de la minute de silence, le Premier Ministre est hué par une partie de la foule. On peut voir aussi une grande banderole « Stop les Politiques, Respectez nos Victimes ». Le FN affirme que les niçois s’inscrivent en masse dans ses rangs.

Telle se présente l’aberration que voulait dénoncer Gilles Kepel.

Revenons brièvement sur les faits. Le 14 juillet à 22h45 Mohamed Lahouaiej Bouhlel s’engage sur la Promenade en provenance de Magnan, il dirige son camion frigo de 19 tonnes le long de la mer en direction du centre de Nice, quelques centaines de mètres plus loin, à hauteur du boulevard Gambetta, il rencontre trois barrières, une voiture de la police municipale et deux policiers qu’il contourne, rien ne l’arrête et rien ne peut l’arrêter,  entre la chaussée et l’espace piéton, il zigzague au milieu de la foule, jusqu’à la hauteur du Palais de la Méditerranée où il est abattu quatre minutes plus tard, ayant tué en chemin 86 personnes et en ayant gravement blessé 300 autres….Il n’a laissé aucune revendication, seulement les traces d’un acte prémédité : le camion a été réservé le 4 juillet, on a relevé sa présence le 11, le 12 et le 13 sur les lieux du massacre. Il ne fréquentait pas les mosquées, il s’est arrêté de boire deux semaines avant les faits. Tunisien, 31 ans, chauffeur livreur, il dispose d’une carte de séjour, divorcé de sa femme qu’il maltraitait, il a été condamné pour violence, a souffert de troubles psychotiques. Il semble s’être radicalisé en quelques semaines, sans que ses voisins ne s’en rendent compte. Déjà, le 12 juin le tueur d’Orlando, 49 victimes, 53 blessés, lui aussi avait échappé aux radars ; il révèle après coup des comportements agressifs sous l’effet de l’alcool, tandis qu’on lui prête une structure bipolaire ainsi qu’une radicalisation récente.

Le 13 juin à Magnanville, l’assassin du couple de policiers s’inscrit dans une mouvance djihadiste mais il n’appartient à aucun réseau. Dans les 3 cas on observe un engagement terroriste autonome et individuel, corrélatif d’une hybridation (cf chapitre IV), entre délinquance, troubles psychiques et contagion islamique sous les dehors d’un comportement ordinaire et en dehors de tout réseau.

Mais, le profil du djihadiste solitaire, autonome, hybride et de proximité est hors champ du discours des politiques. Il échappe aux radars du renseignement comme aux stratégies mobilisées. L’absence d’identification de ce type est grave de conséquences. La faiblesse des défenses de la Promenade des Anglais, à hauteur du boulevard Gambetta lui est imputable. De ce point de vue, il faudra suivre la suite qui sera donnée aux plaintes déposées par les parents des victimes et à l’enquête commanditée par Bernard Cazeneuve. Mais surtout il faut prendre conscience du blocage des actions de police, en raison de la déficience des représentations et de la nécessité d’aller au-delà des moyens policiers et militaires, tout en les confortant, sans omettre de prendre en compte les effets pervers (contraires au but recherché). Compléter la panoplie des moyens de prévention par la relance du Renseignement de voisinage est nécessaire mais ne suffira pas, d’autant que le redéploiement sera lent. C’est la société qui doit être mobilisée, mais comment ? Ne faut-il pas commencer par restaurer la pertinence de la politique face à la compréhension du terrorisme en cause ?

D’abord quels sont les risques ? Sans doute, premier objectif de la mouvance Daech : exploiter l’inefficience des mesures de sécurité. Donc mettre en question l’Etat et provoquer, par réaction, des embryons de milice et des émeutes. D’où un deuxième objectif : attiser la dispute et radicaliser le discours politique. En somme provoquer le désordre dans la société en y multipliant les duels (fitna). Il faut comprendre que le terrorisme de Daech, vise à décomposer tous les tiers, en sorte à défaire l’état de société au bénéfice de la colère et des disputes. Provoquer le chaos dans le voisinage au nom de l’hostilité revient à promouvoir une haine commune qui suspend les petites régulations de proximité. Avant d’aller plus loin, il faut comprendre le phénomène, tenter de le décrire, le mettre en image, évaluer son étendue, faire le tour des significations possibles et des causalités.

Monsieur le Premier Ministre, prendrez-vous le temps de réfléchir ? Pourrez-vous un instant, oublier « la com. » et mettre de côté « le bon sens » : c’est-à-dire votre « logiciel », comme vous dîtes, c’est-à-dire, les réponses toutes faites ? Aurez-vous la patience de chercher à comprendre la dynamique conflictuelle qui nous vient du Proche-Orient et qui se diffuse aujourd’hui dans notre société ? Aurez-vous le temps de lire les pages qui suivent et la volonté de reconstruire votre regard ?  En vue de prévenir l’hostilité, de piloter les stratégies dont vous avez charge, je vous propose d’explorer la politique au sein du politique, en suivant une pensée qui d’Aristote rejoint Julien Freund en passant par Bodin et J-J Rousseau afin de mieux pénétrer l’actualité cruelle de l’ennemi-criminel. C’est évidemment le cœur de votre action que je vise.

Le terrorisme cherche à atteindre l’Etat pour frapper la société. C’est donc cette Institution qu’il faut comprendre, là encore comme phénomène historique. Sous sa forme actuelle, l’Etat est apparu au XVIIe, il pourrait entrer en déclin avant de disparaître nous laissant au milieu du chaos. Pour commencer il faut admettre que l’Etat, cet être transcendant et invisible comme le dit Marcel Gauchet [2], n’est pas réductible à la somme de ses administrations, car il est, par essence, le constituant de l’unité politique : il se donne à voir en se projetant dans l’espace public, comme espace de régularité et de libre circulation, soumis à la Loi. C’est cet espace que Daech veut détruire. L’espace public [3]a pour propriété de suspendre tous les duels et de faire de chacun le tiers de l’autre. Les places les avenues et les boulevards déclinent un Bien commun qui donne corps à la multiplicité suivant une unité d’apparence mimétique et faible, qui pourtant assure la maintenance du lien civil. Le massacre de la Promenade des Anglais vise sa destruction : casser l’espace public, c’est casser l’Etat. Le terrorisme, comme menace, se loge au cœur de l’Etat. Il peut l’affaiblir au point de faire ainsi grandir les querelles et les passions. C’est pourquoi, l’appropriation polémique du drame, comme ferment d’une prise de pouvoir, fit dire à Gilles Kepel que les politiques étaient nuls.

L’attentat de Nice a relancé toutes les questions que nous nous posions quant à l’identification de l’ennemi par les politiques. Les prises de parole et les débats laissent bien apparaître que celui-ci est considéré comme connu, au point que les responsables politiques vont droit aux décisions qu’il faudrait prendre. N’est-ce pas là une illusion et une cruelle erreur de jugement ?

– Comment expliquer l’absence du Responsable Sécurité de Nice et du Préfet lors des réunions de mise en place des mesures de sécurité ? Sinon que pour eux l’ennemi était connu : il ne s’agissait que de problèmes techniques qui pouvaient être délégués.

– D’ailleurs Nice n’est-elle pas la capitale de la vidéo-surveillance ? Et pourtant le camion frigorifique blanc de 19 tonnes, en repérage les 11, 12 et 13 juillet sur la Promenade, a échappé à toute interception. Il a sans doute été vu sur les écrans et confondu avec les camions de livraison : aucun soupçon. Aujourd’hui après coup, toujours pas d’interrogations, juste des accusations et une polémique partout à l’œuvre dans les cafés et au plus haut niveau, sans aucun retour sur les trous de l’identification et par voie de conséquence sur les lacunes de la prévention. Pire encore, l’Inspection Générale de la Police note dans son rapport sur l’attentat, que toutes les mesures de sécurité avaient bien été prises sachant que l’attentat avec une voiture ou un camion n’avait pas été retenu comme risque qu’il fallait prévenir.  Nous y reviendrons dans un prochain chapitre, en rejoignant l’espace public comme lieu de manifestation de l’ennemi-criminel et de son contrôle.

Au plan le plus général, la question insiste: sommes-nous en guerre ? Et si la réponse est affirmative, qu’est-ce que la guerre ? Est-ce qu’elle se déroule sous le régime de l’état d’urgence, voire de la raison d’Etat ? En France et à l’étranger ? Est-elle réservée aux interventions extérieures à l’Etat ? Avec le ministre de la Défense[4], nous sommes tous d’accord pour désigner Daech comme l’ennemi, mais suivant quelles figures est-il capable de se manifester ? Dans son livre « Qui est l’ennemi ?», le ministre précise que pour la France et dans le cadre de l’Etat de droit, Daech est un « ennemi conjoncturel » (p 29) explicitement lié à la menace qu’il exerce sur nous, alors que du point de vue de Daech nous faisons partie des « ennemis structurels » (p29) : c’est ce que nous représentons et ce que nous sommes, qu’il faut détruire. Contre les « judéo-croisés », Daech soutient un engagement religieux extrémiste qui implique l’éradication de la mécréance. Il faut comprendre cette différence : d’un côté, nous sommes dans un présent opérationnel, de l’autre dans une histoire longue. Il faut ajouter que c’est Daech qui nous a désignés comme ennemi : nous ne pouvons pas nous dérober à sa volonté de nous détruire, reste seulement à la prévenir et à la contrer.

D’emblée, il importe de saisir combien Daech nous oblige à prendre en compte une mystique religieuse qui nous voue une inimitié absolue et dont il espère que nous la reporterons sur tous les musulmans et en particulier sur ceux qui sont français : c’est bien l’unité politique qui est visée. Comme nous le développerons, la vision de Daech est eschatologique (chapitre II), elle s’accomplit dans la volonté de précipiter la fin des temps, aussi bien sur un plan individuel que collectif. Le martyr est le signe de l’engagement dans ses rangs. Dans cette perspective, le soldat de Daech recourt nécessairement aux extrêmes. C’est là qu’il faut immédiatement distinguer les combats territoriaux du passage à l’acte kamikaze sur notre sol, suivant la figure de  l’ennemi hybride (chapitre IV) : même si les deux engagements se tiennent, ils ne mobilisent pas les mêmes moyens, ni la même stratégie. Mais, comme signalé par Jean-Yves Le Drian ( op cité p30), dans l’espace de l’Etat de Droit, l’ennemi est un criminel

Admettre l’ennemi intérieur met radicalement en cause l’Etat de Droit qui dispose du monopole de la violence : « l’Etat ne tolère pas d’ennemi intérieur : il ne saurait avoir que des ennemis extérieurs ». Ennemi hybride, Daech joue avec l’Etat de Droit, il s’infiltre en son centre comme criminel de masse. Et ce faisant, il cherche à le faire éclater. A ses yeux, les partis politiques doivent devenir extrémistes et mettre en cause l’Etat de Droit qui lui, doit s’enkyster dans une normalisation de plus en plus totalitaire alors que la violence ne sera plus son monopole et que la « fitna » se généralisera.

Cette dynamique conflictuelle est pour nous le plus grand des dangers. D’où les quinze étapes suivantes en quinze petits chapitres. Tout d’abord deux rendez-vous, avec Jean-Yves Le Drian et Alain Bauer, qui ont publié deux ouvrages sous le titre « Qui est l’ennemi ? » Ce qui introduit l’objet de notre échange. Avec l’aide de Jean-Claude Mallet, qui a rédigé les deux derniers livres blancs sur la Défense, le ministre de la Défense traite de son sujet comme rarement un politique ose le faire. Il lui appartient de contribuer à désigner l’ennemi et il le fait par le biais d’une analyse pertinente (chap. II) qui évite l’idéologie et la morale suivant des catégories qui se trouveront développées dans ce livre. Nous verrons que François Fillon vise à « Vaincre le totalitarisme islamique » (2016), tout en ouvrant sur une nouvelle stratégie (chap. III).  Alain Bauer, qui a lui aussi publié un ouvrage sous le titre « Qui est l’ennemi », se concentre sur le concept d’ennemi hybride que je reprendrai au chapitre IV.

Dès ces premières pages, j’avance que le terrorisme de Daech pourrait déstabiliser l’Etat en lui dérobant son monopole de la violence ce qui conduit au chapitre V « L’Etat et l’ennemi intérieur ». Il importe de cerner l’agrégation des conflits en cours et les modes de diffusion d’où le chapitre VI « Dynamique conflictuelle et double ennemi », car il apparait bien qu’en Irak et en Syrie, l’ennemi de mon ennemi n’est pas mon ami mais toujours mon ennemi : d’où ce concept de double ennemi.

Ce qui interroge notre diplomatie en particulier quant au recours à des tiers en Syrie et en France suivant le chapitre VI « Stratégie du tiers ». Les observations successivement avancées m’obligent à définir les concepts clés de l’analyse politique en cause dans l’identification de l’ennemi soit les chapitres VIII et IX, « Hostilité et unité politique » et « Mieux comprendre la politique pour mieux lutter contre le terrorisme ». Ce qui va nous permettre de reprendre le cours tragique de l’actualité avec le chapitre X : « Vagues islamistes et crises de l’identification politique » et « La dynamique de l’ennemi » chapitre XIII, avant d’aborder la montée en puissance de la belligérance dans « La guerre mondiale » chapitre XIV et « Parler avec l’ennemi » chapitre XVI : objectif caché de l’engagement politique ou pis-aller ? .

C’est donc à un changement radical des représentations de l’ennemi que le politique est ici convié. Il lui reste à admettre que ce sont d’abord les représentations qui ont le pouvoir d’ordonner le réel[5], en l’occurrence la reconnaissance d’adversaires qui transforment radicalement la pratique de la guerre.[6]

 

 

 

 

 

 

[1] Kepel Gilles, « Terreur dans l’hexagone, Genèse du djihad français » Gallimard Paris 2015

[2] Gauchet Marcel « La Révolution des pouvoirs : la souveraineté, le peuple et la représentation 1789-1799 » Gallimard Paris 1995

[3] Beauchard Jacques , Françoise Moncomble « L’architecture du vide/Espace public et lien civil » PUR Rennes 2012

[4] Le Drian Jean-Yves « Qui est l’ennemi ? » ed. du Cerf Paris 2015

[5] Beauchard.J, « La bataille du territoire » ed. L’Harmattan Paris 1999

[6] Je me livre ici, à un deuxième essai d’assistance du politique. Dans un petit ouvrage précédent, je visais les élus nationaux ou européens dont la « représentation » se limitait, me semble-t-il, souvent à leur mandat, alors que celle-ci est à construire face à  des territoires qui se sont dilués dans l’espace. D’où le recours à Venise ( Quand la mer se tient au centre de la ville) qui a multiplié les routes à travers les terres et la Méditerranée, suivant toutes sortes de réseaux et d’équilibres, ce qui nous oblige à dessiner de nouvelles cartes. J’espérais que la ville des doges favoriserait un imaginaire qui saurait réintégrer la culture au cœur du politique en sorte à ne pas tomber dans la vie sauvage dont Isocrate nous croyait libérer (cf La tentation de Venise), alors que le retour de la guerre pourrait nous y précipiter. Ce recueil n’était que la suite de « La bataille du territoire » dont, à mon grand étonnement, un futur premier ministre, fit la synthèse lors d’un séminaire européen à Vasa, sur les rives du golfe de Botnie en Finlande. Puisse la réflexion qui suit recentrer la politique sur son objet : « la prévention de l’hostilité et la construction ou la reconstruction de l’unité ». Les programmes et les projets de société viennent en second. J’ai écrit tout cela, à cause de mon petit-fils, qui fut témoin du massacre de la Promenade des anglais.       

 

 

 

Beyrouth prospective

Beyrouth Ville Prospective

 

Jacques Beauchard

 

 

 

 

 

 

 

Au Moyen-Orient et au XXe siècle, Beyrouth fut l’une des premières villes à expérimenter la guerre dans la société ; il s’est agi non seulement du combat entre milices, mais aussi et dès le départ, de querelles étrangères, voire de projets de conquête, qui trouvaient en elle, leurs développements. La violence suivait le cours de plusieurs stratégies ; d’où les rounds successifs que dut subir la ville, jusqu’à ce que en août 1990 l’accord de Taëf soit intégré à la constitution libanaise, et que, en octobre, le Général Aoun se retire.

En novembre de la même année, dans l’avion d’Air France, en provenance de Paris, j’entrevois Beyrouth, pour la première fois: dressée sur son cap, toute dorée par le soleil couchant, elle semblait intacte[1]. Mais avec la descente ce fut le désenchantement, ses immeubles hauts n’étaient plus que des squelettes fusillés droit debout. Ainsi, d’année en année, à chacun de mes retours, alors que dans la baie, la file des cargos s’allongeait, que sur toutes les façades on effaçait la mitraille, que partout on déblayait, reconstruisait, réparait, tandis que sur toutes les collines, en belvédères sur l’autostrade de Jounieh, une ribambelle d’immeubles genre « HLM » donnait naissance au grand Beyrouth : la ville phénix s’imposait.

 

Résilience et amnésie

 

Le mythe ne proclamait-il pas que pour la septième fois, elle renaissait de ses cendres ? La ville du melting-pot, multi langues, des transactions et des transits, en diaspora, se rouvrait au monde et déployait  sa puissance sociale. Le désir de ville l’emportait partout. Comme les gens le disaient pendant les évènements : « la circulation a reprise, tout recommence ». Et Beyrouth m’apparaissait comme l’emblème même de la résilience.

Elle pansait ses blessures, rebondissait, et preuve d’adaptabilité, affirmait une image positive, elle faisait deuil et changeait plus vite que chacun ne pouvait le voir. Plus que toutes les autres villes méditerranéennes Beyrouth intégrait ses cimetières, et scellait la mort dans ses murs.

Le Balad, qui allait renaître, en sera témoin.

 

Mais la résilience de la ville n’était-elle pas trop vive ? Au point qu’elle tricotait l’oubli et l’irresponsabilité : la loi d’amnistie (1991), se doublaient d’amnésies, tous les cadavres étaient enfermés dans des placards et suivant cette loi il est interdit d’en ouvrir les portes.

A la différence de l’Afrique du Sud, qui sous l’impulsion du cardinal Desmond Tutu pratiqua un examen de conscience individuel et collectif, avec demande de pardon ou au regard de l’expérience en cours en Tunisie, ici, au Liban, on se contenta de tourner la page, et de penser que le politique était a priori exonéré de toute faute.

D’une certaine manière la place des Martyrs accompagne ce trou de mémoire. Depuis sa création, elle est le lieu de projection de l’espoir et des détresses qui traversent la ville et le Pays. Centre de gravité de tous les combats, elle fut entièrement détruite et les scrapers ont poussé ses ruines en mer, pour faire place vide. La statue des Martyrs, qui sous l’impulsion du mandat français fit mémoire des nationalistes pendus en 1916 par Jamal Pacha, disparut pour restauration pendant plus d’une dizaine d’années. Ne fallait-il pas oublier toutes les violences, y compris la mitraille qui avait transpercé le bronze, et faire place au vide du vide[2]? Et pour ce faire, entre port, aéroport, et centre-ville, transformer l’espace de la place en « hub » : dégager une avenue au débouché de la rue de Damas, faire passer la voie rapide littorale, redéployer toutes les circulations, brancher le centre-ville sur l’aéroport, rapprocher les façades Est et Ouest de l’ancienne ligne de démarcation, réinventer son prestige et sa centralité.

Pour l’heure, au cœur du hub, la place n’est plus qu’un immense parking surmonté par la statut des Martyrs qui flottent au-dessus du toit des voitures. « Lieu d’un non lieu », comme développé par le Doyen Paul Zgheib[3] ; l’espace de la place n’est plus que flux de passage, parkings, oubli et vide…Et pourtant le vide de la place disparue a accueilli toutes les manifestations commémoratives :  entre le 14 mars 2005 et le 14 mars 2011, elles se répétèrent en mémoire de Rafic Hariri et des siens, qui gisent là, aux pieds de la Mosquée Al Amine, face à l’ancienne place des Martyrs.

Depuis le début du XXe cette place est devenue le haut lieu des métamorphoses politiques du Liban. Les foules qui prennent corps ici font resurgir la puissance sociale, et même ont affirmé le serment d’une unité entre musulmans, chrétiens et druzes : elles transfigurent la mort et le sacrifice en s’affirmant symboles d’un corps commun. Ce fut là le moment d’une résilience supérieure alors qu’elle fut aussi au cœur de la guerre civile le site de toutes les destructions, avant d’apparaître comme le hub de tous les trafics. Ici, aujourd’hui, la dynamique centrifuge des flux semble l’emporter sur la dynamique centripète de la centralité. Ce qui met en scène l’une des phases caractéristiques dans laquelle se trouve la ville. Mais, pour autant, rien n’est joué. D’autres métamorphoses s’annoncent.

La fluidité n’est qu’apparente, souvent menacée par des bouchons géants qui paralysent le trafic. La ville est au bord de la paralysie, tandis que par opposition, des poches de résistances, hyper territorialisées, hostiles à la ville, se sont constituées. Avec des contrôles quant à la mixité, genre la séparation des sexes dans les cyber-cafés. Ces lieux, peu à peu soumis à des normes morales locales, voire interdits à « l’Autre », suspendent l’espace public qui se rétracte alors sur le communautaire et même, passe sous contrôle d’une police privée, comme ce fut le cas de la place des Martyrs occupée durant un an, en 2006. Aujourd’hui c’est l’Etat qui pour maintenir la sécurité du Parlement a décidé de militarisé et d’enclore le centre du Balad ce qui le fait mourir comme lieu public.

 

La Ville en quête de son espace public[4]

 

Beyrouth demeure en quête de sa constitution politique. Devenue polycentrique, étendue à tout le Liban : elle porte en elle une unité politique en cours de formation, celle de la Ville-Liban où se joue le basculement du rural dans l’urbain et auquel concourt, aujourd’hui, la masse des réfugiés syriens. Cette mutation en cours, reste hors champ et laisse place à une rurbanisation en ruban, qui active des revendications identitaires. A l’image de la place des Martyrs, haut lieu d’une anomie fonctionnelle, la constitution commune semble s’étiolée, alors que la dispersion et une urbanisation étendue le long des routes et des autoroutes laissent apparaître une ville anthropophage suivant l’analyse de Joseph Nasr[5].

Beyrouth, comme toute ville, est simultanément trace du passé et annonce du futur, avec en plus des accélérations et des ruptures des plus nombreuses. La ville, siège de ces métamorphoses, s’offre comme site d’une prospective qui donne à voir comment s’ouvrent et se réduisent ou s’enveniment les plaies des conflits intercommunautaires et, par différence avec la Syrie, comment se dissipent les menaces terroristes. A l’heure où le quart de la population se compose de réfugiés syriens ne fonctionne-t-elle pas comme une éponge qui absorbe la misère et neutralise les rapports de force, tout en scolarisant au mieux du possible les enfants syriens ?

Mais, simultanément, les nouvelles enclosures laissent deviner des déchirures provoquées par plusieurs types de marginalité. Quels sont les rapports entre la ville et le Liban ? La ville peut-elle s’imposer au territoire ? Ou au contraire est-ce la territorialité voire la diversité des territoires et leurs frontières intérieures qui l’emportent ? Dans tous les cas se dessinent les figures de l’avenir. Beyrouth est-elle la matrice d’une mosaïque unifiée des tribus libanaises, ou au contraire le foyer sans cesse réactivé de leurs disputes sous l’impulsion des voisinages belligènes?

Suivant l’idéalité de l’orientalisme, toujours plus ou moins présente, le Liban serait par excellence le pays de l’histoire, du rêve et du manque : le pays du lait et du miel, le lieu où le ciel est troué ; donc le site d’un passé illuminé par les prophètes dont les visions se prolongeraient dans le présent. En somme il faudrait remonter à Abraham voire à Moïse pour comprendre ce monde…aux portes du troisième millénaire, comme le demande Abdo Kahi[6].

Mais cette projection massive n’est-elle pas dangereuse ? Ne restreint-elle pas, a priori le futur au passé, faisant des Ecritures toute l’histoire ? Vision que défendent les fondamentalistes. Ce qui suscite une puissante attraction pour les origines ; d’où le risque de se perdre dans le mythe; toute action apparaît polarisée par le passé.

Le présent est dévalorisé. Il cède place au fonctionnel, la ville inutile est délaissée : la longue crise du ramassage des déchets ménagers en fut un douloureux exemple. Sans doute l’impuissance des édiles est première responsable mais chacun ne vise-il pas à préserver en premier lieu son pas de porte ? Malgré les initiatives de tri, de proche en proche l’espace public s’est révélé devenir un espace de rejet : ce n’était plus l’espace du bien commun, mais celui d’un vide interstitiel sans valeur, appartenant à tout le monde et à personne. Au carrefour, dans les squares, sous les ponts, sur les bas-côtés, chacun s’est mis à jeter ses ordures, sans voir la nature publique qu’il détruisait. Prisonnière de ses transits, étouffée par la pollution, aveuglée par l’argent et un âge d’or passé, l’urbanité fonctionnelle néglige les lieux, la gestion politique défaille.

Rétrospective : la ville en devenir

Face à la mosaïque libanaise aujourd’hui menacée par la guerre en Irak et en Syrie, ne faut-il pas prendre en considération les conflits et les contradictions, les drames, y compris la mort, pour mieux voir comment  l’unité politique, se façonne et se déforme dans la ville? Plus précisément ne faut-il pas s’attacher à observer dans la ville l’inscription des déséquilibres et du tragique, et, simultanément, leur résorption, leur déplacement, voire leur neutralisation : saisir ainsi la ville enquête d’elle-même dans son devenir ?

On suivra tout d’abord les images les plus communes. Il faut nous enfoncer ici, dans le centre-ville, le sentir, en somme l’identifier de façon sensible, subjective, un peu familière : faire un tour en ville, comme on dit.

Ainsi, orgueilleuse, Beyrouth dresse ses immeubles de verre et profile la modernité la plus avancée à Ain Mreissé qui devient le coin le plus « in », tandis qu’elle s’attarde dans les ruines de la guerre civile à Bachoura, ou encore elle multiplie ses autostrades et se prolonge du nord au sud le long du littoral, tandis qu’elle va se perdre dans le lacis des rues et ruelles de Chiyah, où la nuit venue, on craint de tomber dans une embuscade. Le soir une  jeunesse en fête, se rencontre à Mar Mikhaël ou encore à Gemmaïzé, qui reste un des quartiers  branchés de Beyrouth, tandis que, à quelques pas, la gare routière Charles Hélou joue les coupes gorge au milieu des immondices et c’est ainsi depuis la guerre civile. D’un côté, ici et là, la ville accueille la modernité, le chic et le luxe d’occident, de l’autre elle se ruralise[7] (Antoine Messarra), elle s’enferme dans des villages, ou des culs de sac, ou se délabre dans des zones délaissées tout en se projetant, le long des routes, vers Jounieh, Saïda, Chtaura et Zahlé.

Depuis 1990, j’ai vu la ville réhabilitée, pansée, réparée, reconstruite, redessinée, relancer son économie et tous ses trafics, effacer la mort, faire preuve d’une résilience étonnante, mais doublée d’une amnésie telle que sa mémoire est trouble, au point que tout pourrait recommencer. Là où s’accumulent la richesse ou la pire des pauvretés, n’a-t-elle pas tendance à disparaître dans des enclos qui s’isolent, ou sont isolés, sans que personne ne se souvienne du temps où chacun souffrait d’être enfermé derrière des frontières intérieures?

La ville se fait en multipliant les échanges et les services, ce qui précipite les circulations, mais en sens inverse on observe un marquage urbain de la déliaison sociale : ghettos riches et pauvres, anciens camps, s’enferment ou sont enfermés alors que les réfugiés syriens se cachent dans les lieux délaissés. Dans ces marges, voire dans ces lieux clos, la ville fait place à des petits territoires qui la dévorent et la mettent à merci de telle ou telle féodalité, ce qui finit par l’interdire en la rejetant derrière des barrages ou des blocs de béton, simultanément les appartenances religieuses ont tendances à être affichées, d’ilots en ilots, la circulation et les échanges se bloquent.

D’ailleurs Antoine Messara déjà cité précédemment, relève que pendant la guerre, le point de passage du « Musée-Barbir », situé sur la ligne de démarcation, rue de Damas, devenait le haut lieu d’une grande cohue, dès que, pour quelques heures ou quelques jours, un cessez le feu était annoncé. Dès que le franc-tireur suspendait son œuvre de mort écrit-il : « un flot de gens de Beyrouth-Est et Ouest va et vient…Il faut le voir : on dirait des manifestations monstres…Le soir, plus de cent camions attendaient, des deux bords de Beyrouth, pour traverser, renouer les réseaux des intérêts communs, partagés au quotidien dans un Beyrouth fragmenté de force… »

Par la nécessité de ses marchés, la ville n’est-elle pas maître d’œuvre d’une édification politique méconnue : une urbanité primaire par essence contraire aux territoires ? Par ses échanges et ses circulations n’est-elle pas matrice unitaire de la mosaïque libanaise ? Des trafics de toutes sortes mélangent, brassent, mettent en mouvement, individualisent, bref déterritorialisent. Ainsi les communautés se dispersent alors que la guerre urbaine les regroupe. Quand la circulation reprend, que le commerce et l’économie s’imposent à nouveau, quand les échanges se diversifient et s’intensifient : les communautés s’effacent et adoptent le nom de la ville, l’individualisme l’emporte. Quand la guerre menace, une police privée ou des partisans s’arrogent le contrôle de tel ou tel quartier, ils le soumettent à un ordre moral, plus ou moins violent : la mobilité se conforme aux prescriptions du lieu, elle est encadrée, limitée, la ville dépérit.

Comment peut-on solliciter la mémoire du commerce et des trafics afin de susciter une conscience de la ville, c’est-à-dire l’envie de l’urbain comme base d’une action politique clairvoyante, riche de la prospective à l’œuvre dans toute urbanité?

La centralité et l’unité du multiple

 

Au carrefour des circulations en arrivant de l’Est le soir, on peut voir somptueusement éclairés, entre les architectures de verre, les minarets, les clochers et les dômes dorés de la mosquée Al-Amine, au droit du Virgin « art déco » dressé dans des tentures rouges ; à travers le jeu des couleurs et des formes se dégage une puissance attractive. Chacun se doit d’aller faire un tour dans ce haut lieu. Là, un espace civil capital se met en scène suivant l’affirmation d’une esthétique monumentale. Une centralité virtuelle se dresse au bord de la faille[8] longitudinale du sillon des Martyrs [9]et de la rue de Damas. Alors que la tête des édifices est illuminée, l’aire des transits piétons échappe au regard et plonge dans la nuit. Là se concentraient jadis la peur, la mort, aujourd’hui par inversion, le désir du passage, de l’ailleurs, le rêve de l’autre, l’emportent. On traverse ici une faille sismique de la socialité où fusionnent de nouvelles figures urbaines comme le signale Chris Younes. Ici, s’allonge une frontière que le plus grand nombre de libanais veut franchir. Il s’agit du passage des marcheurs, des groupes, des cohortes, des flux, voire des foules qui forment des citadins[10]. Le mouvement piéton, tout d’abord individuel devient collectif et prend possession du centre-ville.

La circulation automobile, la plus dense, engendre une identification individuelle, chacun reste isolé, centré sur lui-même, poussé par l’envie de fuir, alors que la déambulation en nombre, réalise un ordre commun. Le site central de l’itinérance piétonne met en scène l’espace public, une régularité commune s’impose. On se montre, on s’habille et on sort de soi, on fait corps et dans le cas présent, par exemple le samedi et le dimanche, au milieu des Nouveaux Souks et de leurs grandes allées, on se croise, on s’attroupe, du coin de l’œil on s’apprécie. Va et vient en toute liberté devant les terrasses des restaurants et des cafés. La richesse inaccessible des vitrines fait partie de l’offre, on y perçoit, par différence, un regard sur soi, une manière d’être, l’image suffit. Dans le passage on s’abandonne aux défilés de l’autre. Les femmes musulmanes sont là pour l’affirmer. Tous les genres, tous les âges se pressent. L’attraction de la centralité prend forme, au gré de la ville lente. Ici les métamorphoses sont nombreuses : une chorégraphie du lien civil est à l’œuvre. Cet espace inclut la place de l’Etoile qui doit être démilitarisée et pour ce faire il importe de transférer provisoirement le Parlement au Biel ou ailleurs afin de laisser renaître l’espace piéton central, l’espace de l’autre et de tous qui devrait être protégé et non pas détruit par l’Etat. Non loin et comme déjà cité, la foule commémorative du 14 mars 2005 avait rassemblé un million de libanais : une communion symbolique du lien civil : une religion de la Cité ; irrécupérable par un parti politique car avant tout fondatrice d’une appartenance. D’où l’extrême intérêt du projet soutenu par l’architecte Antoine Chaaya d’un musée des origines chaldéennes qui vise à animer l’espace public capital de l’ancienne place des Martyrs jusqu’à la mer en entretenant une déambulation grégaire libérée des voitures. Itinérance citadine qui joue avec les mémoires et les identités tout en rejoignant la modernité sur la marina de Zeitoune : une vitrine-monde avec ses tours de verre genre Miami ou Monaco, là encore belle promenade fréquentée qui mène à la Corniche, super promenade des anglais, dont le caractère public s’est maintenu pendant la guerre civile, matrice de la citadinité, aménagée dans les années 60, elle assure une extra territorialité d’où une égalité entre tous et l’anonymat au milieu du défilé des nombres : ceux de Beyrouth-sud rencontrent et se mêlent à ceux du nord-est tout en incluant l’étranger. Telle se présentent la suite des lieux publics qui font du centre-ville le haut lieu de l’unité du multiple (Aristote)… par opposition à la guerre civile si proche.

 

 

[1] Jacques Beauchard « Beyrouth, la ville, la mort » ed. Aube 2006 p21

[2] Jacques Beauchard Françoise Moncomble L’Architecture du Vide/ Espace public et lien civil. PUR Rennes 2013 p85

[3] Paul Zgheib « Lieu d’un non-lieu » introduction au Colloque « Beyrouth, Signes, Symboles, Mémoire(s)d’une Métamorphose ». Les 24 et 25 novembre USEK Kaslik

[4] Op. Cité p. 49

[5] Joseph Nasr Beyrouth, l’anthropophage colloque cité

[6] Abdo Kahi Religare, le Pourquoi de l’Apocalypse ed. Dar An-Nahar 2012

[7] Antoine Nasri Messarra « Témoignage vécu d’un Beyrouthin » communication colloque « Lectures multiples de la ville de Beyrouth » Université libanaise Faculté des Lettres II 28/30/04 2008 p18

[8] Chris Younes conclusions du colloque cité

[9] Jacques Beauchard « Liban mon amour » ed. Aube 2007 p 141 et ss.

[10] L’architecture du vide op cit. p46 et ss.

L’Etat et l’ennemi intérieur

Les Politiques.

L’Etat apparaît à la Renaissance sous la plume de Jean Bodin comme « puissance de commandement, absolue, indivisible et perpétuelle » et celle-ci sera incarnée par Henri IV quelques dizaines d’années plus tard : il s’agit d’une création historique qui après une phase d’expansion et des ruptures induites par les moments révolutionnaires, semble entrée dans une phase de déclin. Aujourd’hui, suivant l’organisation de l’Union européenne, on assisterait à l’affirmation d’un Etat bureaucratique. Au cours de ces trois phases, je veux montrer combien le rapport à l’ennemi intérieur a polarisé la construction étatique et peut être, à l’avenir, pourrait, paradoxalement, contribuer à sa disparition. Déjà,  les ruptures révolutionnaires ont mis en évidence la conquête de l’Etat par un groupe ou un parti, ce qui le fit disparaitre, momentanément, comme tel. Ainsi, durant quelques mois au printemps 1794, le Comité de Salut Public s’était attribué tous les pouvoirs afin d’exercer la terreur à l’encontre des ennemis du peuple tout en conduisant la guerre contre les armées coalisées : l’irradiance de l’ennemi était totale. Dans les temps présents, je voudrais montrer comment s’opère la maintenance de l’ennemi et même préciser son omniprésence, y compris lorsqu’il s’efface de la conscience commune ou paraît étranger aux modes d’organisation de l’Etat alors que, paradoxalement, l’évanescence du monopole de la violence pourrait entrainer  l’éclatement de celui-ci.    I Contre l’ennemi intérieur : l’affirmation de l’Etat L’Etat s’est construit comme la forme institutionnelle du prince autour de la neutralisation de l’ennemi intérieur. Ainsi l’affirmation de la souveraineté par la puissance de la loi appliquée à une unité politique fut, sous l’impulsion des « politiques », l’œuvre d’Henri IV et ceci,  afin de mettre fin aux guerres de religions en interdisant les Ligues dont les batailles avaient déchiré la deuxième moitié du XVIème L’organisation coutumière du pouvoir royale se transforma en affirmant ainsi son caractère absolu qui excluait l’hostilité intérieure du royaume. Il s’est agi de mettre fin au système féodal qui laissait libre champ aux guerres privées. Dans son Testament Richelieu rend compte de cet impératif : « Les Huguenots partageaient l’Etat avec le Roi ; les Grands se conduisaient comme s’ils n’eussent pas été ses sujets, et les plus puissants gouverneurs de province, comme s’ils eussent été souverains en leurs charges ». Ce qui, en raison des intérêts, laissait la possibilité de livrer bataille tandis que  l’ennemi intérieur et l’ennemi étranger se confondaient parfois, ce qui  conduisit Richelieu à défendre des frontières intangibles dites alors naturelles, et ce,  afin d’affirmer l’unité interne. Il fallait, par exemple, exclure les inimitiés liées aux conflits de succession tout en affirmant la territorialité de l’unité politique. L’ennemi est rejeté à l’extérieur tandis qu’il est dénié à l’intérieur. Ainsi Richelieu, ou du moins l’Etat qu’il construisait, ne pouvait admettre sur le territoire français la présence de groupements autonomes armés, disposant de forteresses en contact avec des gouvernements étrangers. Seul l’Etat devait détenir l’exercice de la violence ce qui conduisit naturellement à interdire le recours au duel qui fut assimilé à un crime de lèse-majesté.  Sous Louis XIV, encore enfant, la Fronde avait montré la persistance de l’inimitié intérieure entretenue par les Grands du royaume. L’affirmation d’un pouvoir souverain supposait que la noblesse fut réduite à l’état de groupe subordonné, d’où la création de la Cour et de son étiquette.  Le rejet de l’ennemi intérieur corrélatif du pouvoir absolu conduisit à affirmer la nationalité et simultanément la citoyenneté comme fidélité à l’Etat. Il s’agit d’une construction lente qui vise à conférer à l’Etat le monopole de la violence et qui simultanément, lui donne existence tout en engendrant les guerres nationales. La lutte contre la féodalité a contribué à imposer, peu à peu, un espace égalitaire entre tous les tiers autour desquels s’organise la société. A l’opposé des franchises, privilèges ou immunités des communautés, des ordres ou des sociétés intermédiaires, la volonté générale, comme philosophie de l’Etat, sera décliné par Rousseau comme l’expression globale des volontés individuelles, indépendamment de toute délégation. II Rupture de l’Etat et retour de l’ennemi intérieur  Sous la pesée de la guerre et des foules, en particulier celles des Sans-culottes : le Comité de salut public fit de la vision rousseauiste une utopie qui identifiait ses membres à la volonté du peuple. Hors de celle-ci tout opposant était un ennemi. La communion se substituait à toute institution et cette fusion tira sa force de la terreur.  Ainsi, contre les partisans de la tyrannie St Just en appelle à la liquidation de l’ennemi intérieur : « purgez la patrie de ses ennemis déclarés….tout ce qui n’est pas respect du peuple est un crime et doit être poursuivi sévèrement » . Il faut que le gouvernement « mette tous les ennemis de la liberté dans l’impossibilité de lui nuire à mesure que les gens de bien périssent » . « Car depuis que le peuple français a manifesté sa volonté, tout ce qui lui est opposé est hors le souverain : tout ce qui est hors le souverain est ennemi. »  Ainsi dans son Discours sur le jugement de Louis XVI, il affirme que le Roi n’a pas à être jugé en simple citoyen mais qu’il « doit être jugé en ennemi, que nous avons moins à le juger qu’à le combattre. » . Mais l’exécution du Roi entraîne aussi la mise à bas de l’Etat qu’il incarne. Le monopole de la violence se désintègre tandis qu’elle se généralise.  A l’instigation de Lénine ; la révolution d’octobre se logera dans la matrice française du Comité de salut public pour légitimer « la dissolution d’une Assemblée élue, l’illégalité devenue système, la terreur comme instrument de pouvoir. »  Lénine espère « éviter les inconvénients de la bureaucratie et du parlementarisme, et réaliser autant que possible ce gouvernement du peuple par le peuple qui est pour lui, comme pour Jean-Jacques Rousseau et pour Robespierre, le propre de la démocratie véritable. »   La communion avec le peuple légitime l’organisation d’un Etat-parti qui devra faire la chasse à l’ennemi jusqu’en son propre sein, afin de se régénérer tout en exaltant la puissance du chef. Ici la volonté globale réduit l’individu à l’infinitésimal et la collectivité à l’infini . L’irradiance de l’ennemi intérieur conduit à l’établissement d’une société totalitaire. Un nationalisme tribal et identitaire va porter l’unité politique aux extrêmes et mettre en procès des boucs émissaires dont le sacrifice est exigible. Tissée par toutes les volontés l’idée de nation exprime en elle la volonté globale et peut s’exercer contre ceux qui lui sont contraire. On sait que le juif prit la place de l’aristocrate comme ennemi de la nation .  Celui-ci offrait la matière idéale à la rationalisation d’un complot mondial, comme le musulman aujourd’hui qui peut être désigné comme celui qui menace la communauté et qui doit être mis sous surveillance. Comme le juif, le musulman c’est l’autre qui se prête à fixer sur lui la haine liée au complot terroriste qui se veut islamiste. Aujourd’hui, au nom de la laïcité, l’usage sur les plages du « burkini » est dénoncé et peut faire l’objet d’une verbalisation en fonction d’un arrêté du maire. Mais la plage appartient à l’espace public où « l’autre » à le droit de libre circulation ; cependant, le recours à la laïcité permet d’isoler un comportement islamiste tout en mettant en cause le droit de s’habiller à sa guise. Paradoxalement l’exigence de laïcité contrarie ici l’exigence de liberté propre à l’espace public : ce qui a été affirmé par l’arrêt rendu le 26 aout par le Conseil d’Etat qui a dénoncé l’arrêté du maire de Villeneuve-Loubet comme « une atteinte grave et manifestement illégale aux libertés fondamentales… » . La suite des attentats et de la guerre contre Daech alimentera d’autres polémiques autour de l’islamisme qu’il s’agit d’éradiquer au risque de frapper les musulmans comme boucs émissaires.   Ainsi, dans une ambiance de Salut Public, la lutte légitime contre Daech et les attentats, peut se trouver aspirée dans un immense tourbillon grégaire, tout d’abord suscité pour des raisons électorales mais qui risque de laisser place à une transe collective.  III  L’Etat bureaucratique au risque de la violence. L’Etat est partout, pris dans la multiplication des normes et des lois qui s’ajoutent aux règlements de l’Union européenne, il apparaît de plus en plus faible, de plus en plus contesté et mal à l’aise dans ses responsabilités au milieu de l’hostilité. L’Etat et ses services sont, tour à tour, dénoncés pour leur incapacité à prévenir les menaces. Par exemple en rapport à l’attentat du 14 juillet à Nice, la direction de la Police nationale, suite à son évaluation des moyens mobilisés, affirme que les mesures prises étaient efficientes sachant que l’attaque d’une voiture kamikaze n’avait pas été retenue comme une menace qu’il fallait prévenir. Cette impasse n’est pas interrogée. Par ailleurs, on sait que Nice est l’une des capitales de la visio-surveillance et pourtant le camion frigo de 19 tonnes qui était en repérage sur la Promenade les 12 et 13 juillet, bien présent sur les écrans, n’a pas été interpellé alors qu’il était en infraction : ce qui n’a jamais fait l’objet d’une explication voire de nouvelles instructions. La commission « Sécurité » qui supervisait les moyens de l’Etat et de la Ville n’avait pas jugé bon de reproduire les mesures préventives mis en œuvre par la Fan-zone entre la place Massena et la Prom ; notamment furent négligés les plots en béton qui en bloquaient l’approche : ils n’ont pas été retenus pour défendre l’entrée de la Prom, tant du côté voiture que du côté piéton. Les responsabilités du Préfet et du Responsable de la sécurité de la Ville de Nice ont contribué à bloquer l’analyse des défaillances : ainsi il n’a pas été question d’interroger l’identification de la menace telle que posée puisque celle-ci avait été cadrée par les normes en vigueur. Aucune analyse critique de la responsabilité n’a eu lieu, tant, tous les moyens disponibles avaient été engagés en fonction du cadre retenu. Corrélée aux rivalités électorales, seule la polémique politique s’est imposée.  L’identification de la menace mobilise des services puissants que l’Etat ne sait pas projeter sur des sites locaux, en vue d’une collaboration interactive et horizontale. A l’évidence celle-ci n’aurait pas laissé grande ouverte la Promenade des Anglais. L’hypothèse d’une voiture ou d’un camion kamikaze aurait été retenue. Car il ne s’agissait pas d’une action terroriste exceptionnelle mais de la reproduction d’une figure classique en Irak et en Syrie. Le 14 Juillet, la foule du feu d’artifice et la Prom, offraient a priori une conjoncture symbolique attractive. En l’occurrence, le massacre, 84 morts et 300 blessés, aurait pu être évité.  La prévention interactive de l’attentat suppose l’effacement momentané des féodalités locales et le développement des collaborations interactives souhaitables. Des agents situés dans la verticalité de leur hiérarchie   pourraient se projeter sur un site virtuel organisé en vue de l’identification de la menace. A titre précurseur, des cibles témoins pourraient être retenues et donner lieu à des séquences opérationnelles, limitées dans le temps, elles initieraient une nouvelle manière d’être de l’Etat. En cas d’attentat, une configuration semblable pourrait être retenue pour gérer la communication avec le public et les média. D’autant que celle-ci sortirait de l’anecdotique et enrichirait la réflexion collective, en aval et en amont de l’émotion ; ce qui n’est pas le cas aujourd’hui où seuls les média imposent leurs points de vue. Mais face à la complexité hiérarchique de l’Etat et à son inertie, les attentats futurs vont servir de déclencheurs à des colères telle celle qui s’est amorcée à Nice à l’occasion de la venue de Manuel Vals. A la faveur de l’élection présidentielle à venir, les polémiques vont prendre de l’ampleur. Paradoxalement la contestation de l’Etat s’imposera au point de porter une réforme constitutionnelle. Parallèlement, on verra des foules se former mues par des colères et une volonté de renversement. Activés et légitimés par la diatribe politique, des groupes en fusion serviront de moteur à une explosion révolutionnaire. La tentation du renversement du pouvoir ou du changement de constitution pourrait mener à une seconde Révolution nationale. Les soulèvements du Printemps arabe ont montré la puissance des foules ameutées et leur difficile maîtrise, mais surtout elles ont mis en évidence, la métamorphose des manifestations qui, au fur et à mesure de leur ampleur, tendent vers les extrêmes.  Les leaders des premiers temps cédant la place à d’autres plus radicaux .  Ce soulèvement grégaire est recherché par Daech comme preuve d’une violence qui échappe à l’Etat. Daech finira par perdre mais l’avènement d’une Révolution nationale anti musulmane sera la manifestation de sa victoire avant sa disparition. Cette catastrophe sera aussi le triomphe d’acteurs politiques fascinés par la conquête du pouvoir, loin du politique qui a pour objet permanent « la maîtrise de l’hostilité et la maintenance de l’unité » (Julien Freund) quelques soient les circonstances et les époques.

L’identification de l’ennemi

L’IDENTIFICATION DE L’ENNEMI, AUJOURD’HUI EN ECHO AU LIVRE DE JEAN-YVES LE DRIAN « QUI EST L’ENNEMI ? »   JACQUES BEAUCHARD  « Qui est l’ennemi ? », en répondant à cette question, le livre du ministre de la Défense précise les implications stratégiques de la France et en quelques pages renouvelle l’approche du sujet. Ainsi, le recours à l’histoire et l’analyse des concepts clés sont posés comme prolégomènes au traitement « d’un état de guerre qui ne ressemble à aucun de ceux que notre pays a connu par le passé » (p11). D’où la nécessité de reconstruire un regard essentiel pour l’Etat et la protection de chacun. Mais penser l’ennemi ne revient-il pas, quelque part, à soutenir un engagement politique, en somme à se risquer dans une prise de parti, au milieu d’un monde commun, voire politique où il est d’usage de se croire sans ennemi, à preuve le programme des partis qui lui accorde peu de place? Il s’agit donc de dépasser un déni ordinaire. Avec Fukuyama on avait pu penser à « La fin de l’histoire » : l’effacement du conflit Est-Ouest promettait un avenir irénique à la démocratie libérale ; cette illusion hégélienne s’est dissipée sans pour autant laisser place à une nouvelle lecture des dynamiques conflictuelles partout à l’œuvre. En France, chez la plupart des intellectuels, l’analyse de l’hostilité internationale est restée confisquée par le paradigme de la domination ou celui du mal, ce qui réduit à priori l’ennemi aux causalités de l’aliénation ou à celles d’un ordre moral ; tout en rejetant les auteurs qui lui accordent une place fondamentale. Quant à l’opinion publique, protégée par la mise sous le boisseau des relations internationales, elle se croit immergée dans une paix définitive, d’autant que la fin de la guerre froide (aujourd’hui relancée) a mis la dissuasion nucléaire sous le seul règne de l’ennemi fictif. Dans ce contexte les figures  de l’ennemi restent impensées. Ce qui, paradoxalement, nous expose à de grands dangers.  La reconnaissance de l’ennemi    Première conséquence de la dynamique conflictuelle rappelée par Jean-Yves Le Drian : l’émergence d’un ordre international à travers les batailles de l’histoire et les traités qui y mirent fin. Ainsi, les traités de Wesphalie, en 1648, fondent la reconnaissance de la souveraineté de chaque Etat, ce qui induit un nouvel ordre qui limite l’intrusion des rivalités au cœur des sociétés. La référence suggère combien la reconnaissance de l’ennemi s’inscrit dans la recherche de la paix. On admettra alors des effets pervers, contraires au but recherché. Ainsi, les traités de Wesphalie ont aussi conforté l’émiettement de l’Allemagne. Celui-ci se trouvera ensuite dénoncé et servira d’argument belligène. Le traité de Versailles, qui met fin à la Première Guerre mondiale, crée la Société des Nations mais impose aussi un remaniement territorial et des clauses financières qui seront ressentis comme un diktat insupportable dont s’emparera le populisme allemand. La Seconde Guerre mondiale va déboucher sur la guerre froide, la dissuasion nucléaire, mais aussi donner naissance au Conseil de Sécurité de l’ONU comme organe de neutralisation des différends. « Aux termes de la Charte qui reprend les valeurs des Nations Unies, il n’y a donc plus d’autre ennemi légitime que celui qui est conjoncturellement agresseur » (Le Drian p19). Déjà, sous Richelieu, l’interdiction des duels était corrélative de l’affirmation de l’Etat, comme seul détenteur de la violence : la souveraineté excluait l’existence de l’ennemi intérieur, seuls peuvent s’y manifester des adversaires, tant toute dispute demeure soumise au droit. A l’échelle mondiale, à travers le Conseil de Sécurité, les Nations Unies cherchent aujourd’hui à maintenir un ordre mondial toujours traversé par des rivalités qu’il s’agit de limiter. A travers son analyse le ministre rappelle qu’à partir de la Révolution française une puissante dynamique conflictuelle s’était mise en marche. Née à Valmy, elle donna naissance à la mobilisation en masse et au « citoyen-soldat », ce qui, en Europe, entraîna le conflit des nations et la montée aux extrêmes (p 17). Le peuple en armes s’imposa aux sociétés et les opposa, l’ennemi prit un caractère héréditaire, la guerre devint absolue, et, elle-même, évolua en guerre totale. « L’hostilité s’étend au-delà des masses de combattants pour envahir chaque foyer de France et d’Allemagne. »(p 18). C’est cette dynamique qui fut suspendue par le Conseil de Sécurité des Nations Unies.  Ainsi l’analyse se développe à travers le rappel d’un double mouvement entre les figures de la guerre et celles de l’ennemi d’une part et celles des institutions d’autre part. Pour autant les figures de l’ennemi ne cessent pas d’être réinventées, d’où la nécessité de poursuivre leur surgissement à travers une variété de formes. Ainsi, au cours de la Seconde Guerre mondiale on vit se développer une nouvelle forme de combat, d’emblée asymétrique. Elle s’affirma à travers la Résistance, suivant la figure multiséculaire du partisan. Celle-ci mobilise un type d’ennemi qui cultive l’irrégularité et la déstabilisation, l’action individuelle et en réseau.  Par nature il échappe au Conseil de Sécurité et se retrouve aujourd’hui au cœur de la stratégie de Daech désigné comme notre ennemi, par Jean-Yves Le Drian (P 27). « Faire face à l’ennemi aujourd’hui » (p28)  « L’ennemi est pour nous une menace qui se concrétise » (p28). Il faut ajouter que la menace a toujours alors pour enjeu une destruction mortelle et implique un face à face qui met en cause la survie des ennemis qui s’affrontent. Ce qui conduit le ministre à préciser que pour la France et dans le cadre de l’Etat de droit, Daech est un « ennemi conjoncturel » (p 29) explicitement lié à la menace qu’il exerce sur nous, alors que du point de vue de Daech nous faisons partie des ennemis structurels (p29) : c’est ce que nous représentons et ce que nous sommes, qui doit être détruit. Contre les « judéo-croisés », Daech soutient un engagement religieux extrémiste qui implique l’éradication de la mécréance. Daech défend une vision apocalyptique qui passe par le mépris de la vie et l’apologie de la fin des temps. Le martyr de l’attentat suicide en est témoin. Si la désignation de l’ennemi ne fait pas de doute, par contre et toujours pour le ministre, la stratégie à adopter soulève des difficultés, tant cet ennemi est hybride (p 30) et ceci pour trois raisons.  1) Daech est un « proto-Etat », d’où une faiblesse mais simultanément, son idéologie et sa communication lui confèrent un caractère insaisissable, il est simultanément territorial et a-territorial.  2) « Le djihadisme est une nébuleuse de mouvements de taille et d’efficacité diverses, qui opère par-delà les frontières, jusque sur notre sol. » (p32) Emanation de Daech, les commandos terroristes, tels ceux du 13 novembre, « ne viennent pas prendre des otages, ou négocier une contrepartie ; ils recherchent seulement et délibérément le plus grand carnage possible. » (p33) Mais, le ministre tient à préciser qu’il n’y a pas pour autant d’ « ennemi de l’intérieur », car le terroriste sur le territoire national est un criminel, et doit être traité comme tel.  Admettre l’ennemi intérieur revient à mettre en péril l’Etat et son monopole de la violence. Simultanément il faut observer que la nébuleuse Daech, comme celle d’Al-Qaïda suscite des métastases militaires qui menacent des régions entières comme celles du Sahel. 3) Enfin Daech soutient une forme extrême de l’islamisme, c’est plus qu’une religion politique, car c’est au nom d’Allah qu’elle proclame le Califat qui s’impose au monde musulman, et qu’elle condamne ceux qui ne le reconnaissent pas, mais surtout, elle décline une eschatologie du jugement dernier qui implique l’apocalypse. « Dabiq », nom du magazine de propagande, annonce qu’il n’y a plus que deux camps, celui de l’Islam et celui de l’incrédulité et de l’hypocrisie. Dabiq c’est aussi le nom du site de la bataille finale entre ces deux forces. Le passage par la mort se confond avec l’entrée au Paradis. Cette parole de feu passe bien sur internet ; elle fascine, elle est naturellement totalitaire. Elle possède « une résilience potentiellement  supérieure à celle des totalitarismes séculiers du XXe siècle. » (p 40). D’où une stratégie mondiale qui associe aujourd’hui 63 pays, dont plusieurs Etats du Proche Orient, et deux organisations internationales -l’Union européenne et la Ligue arabe.(p41)  « Vaincre l’ennemi » (p41) et « Aller au-delà de l’ennemi présent »(49) Ces deux chapitres se suivent et se tiennent, car nous sommes déjà rentrés dans le bouleversement des équilibres et entraînés au-delà de l’ordre occidental. Autrement dit, le traitement de Daech ne peut être isolé de l’identification des ennemis qui l’entourent et des rapports qu’ils entretiennent entre eux. Il faut alors, et cela est nouveau, admettre que l’ennemi de notre ennemi peut être aussi notre ennemi. Par exemple Al Qaïda est notre ennemi et simultanément celui de Daech et tous deux combattent la Syrie de Bachar Assad. Les frères Kouachi signèrent l’attentat Charlie Hebdo au nom d’Al Quaïda Yemen et ce faisant nous désignèrent comme leur ennemi. Ou encore en retirant notre ambassadeur de Damas nous nous sommes positionnés comme ennemi de Bachar Assad, au point que nous nous sommes interdit d’intervenir en Syrie contre Daech pour ne pas le soutenir.  Il y a là une réelle complexité polémogène qui rend caduque la désignation  d’un ennemi unique, du moins dans le cadre Moyen-Orient.    Le monde bipolarisé par la guerre froide a laissé place à un monde multipolaire qui se décompose suivant des ensembles géopolitiques. Le plus souvent polarisés par un leadership dominant qui tend à agréger les antagonismes et à induire une polarisation. C’est le cas de l’Alliance Atlantique, ou jadis du pacte de Varsovie, aujourd’hui de la Grande Russie dans l’espace euroasiatique, de la Chine et des USA dans l’espace asiatique/Mer de Chine. Mais il n’en va pas de même pour le Proche Orient qui a pris la suite de l’empire Ottoman et de son éclatement. Il regroupe l’Irak, la Turquie, l’Arabie Saoudite, le Yémen, la Jordanie, la Palestine, Israël, la Syrie, le Liban, l’Egypte, et même l’Iran et l’Afghanistan à l’Est et la Libye à l’Ouest.  Par opposition aux ensembles géopolitiques précités, le Proche Orient n’est pas polarisé. C’est une zone sismique caractérisée par plusieurs foyers belligènes en cours d’éruption. Sous l’impulsion de l’Arabie Saoudite et de l’Iran, l’antagonisme Sunnite/Chiite s’y déploie en partie, tandis que les Révolutions arabes qui s’y sont produites successivement ont libéré des dynamiques émeutières. L’Irak et la Syrie sont devenus des foyers de guerres civiles où Daech et Al-Qaïda et toute une variété d’organisations rebelles, ont trouvé dans la faillite des deux Etats les ressources nécessaires à leur développement. Cet espace polémogène suscite des coalitions qui se superposent sans toutefois que s’opère une bipolarisation qui induirait le face à face de deux ennemis au plan le plus général. Cependant on admettra un double millénarisme qui imprègne le monde musulman. Dans les deux cas il s’agit d’un retour aux origines et d’une exaltation du martyr qui inspire deux extrémismes contraires. On se rappelle que la révolution iranienne a été soutenue par des foules qui tous les 40 jours se rassemblaient dans les cimetières iraniens et on sait que la célébration du martyr se trouve au cœur de la fête de l’Achoura. C’est dans le grand cimetière de Téhéran de Behesht-e Zahra (le paradis de Zahra) que l’ayatollah Khomeini, de retour, prononça son premier discours. Pour lui, il faut en revenir aux temps premiers, à la bataille de Karbala, accepter le sacrifice de la vie pour parvenir au ciel.  Tout d’abord Chiite, la contagion millénariste va devenir Sunnite suivant une eschatologie du martyr et du retour au Prophète ;  Abou Bakr al-Baghdadi qui se proclame Calife, affirme par son nom sa filiation à celui-ci, tandis que Khomeini comme Nasrallah se donnent tous deux Sayed, c’est-à-dire appartenant au lignage du prophète. Pour eux comme pour le Calife Ibrahim, le religieux et le politique ne font qu’un. Du fait de l’unicité de Dieu, le Calife et le Guide Suprême (aujourd’hui Khamenei) soutiennent une rivalité radicale et ordonnent deux millénarismes contraires. Tous deux hypostasient le martyr et entretiennent un radicalisme révolutionnaire qui ne saurait être confondu avec les sociétés chiites et sunnites.   Il est ainsi nécessaire de distinguer trois plans : le Proche Orient, celui de chaque Etat, et la conflictualité interne à chacun. Si la lutte contre Daech traverse les trois niveaux, elle se développe dans chacun de ceux-ci de façon spécifique.  Au plan de l’espace Proche-Orient la compétition Sunnite/Chiite cherche à infiltrer tous les antagonismes suivant la rivalité entre Arabie Saoudite et Iran. L’ancienne Perse vise à restaurer son espace de puissance. Tandis que l’Arabie Saoudite voudrait affirmer son leadership au sein du monde arabe. Simultanément la rivalité entre Russes et Américains épouse en partie la compétition Chiites/Sunnites. Cependant aucune bataille directe ne se déploie sur ce plan. La double rivalité infiltre les antagonismes internes aux Etats et soutient les interventions militaires à l’œuvre en Irak et en Syrie. Malgré l’abolition de leur frontière proclamée par Daech, les deux Pays mettent en scène des dynamiques conflictuelles spécifiques où les figures de l’ennemi se composent différemment. Bien que très affaiblis les deux Etats sont toujours porteurs d’unités politiques distinctes. En Irak, dans la province d’Al-Anbar la guerre civile, entre tribus sunnites et milices chiites gouvernementales, qui s’était traduite par la mainmise de Daech sur Falloujah, s’inverse aujourd’hui par la reconquête effectuée par l’armée irakienne et des tribus sunnites ralliées, alors que les milices chiites assurent l’encerclement. Menées par les américains, les forces aériennes, dont les forces françaises et britanniques, ont appuyé les combats. A Falloujah, Daech s’est imposé comme ennemi commun. L’Iran, la Russie, les USA et ses alliés, jouaient dans le même camp. Daech correspond ici à l’ennemi désigné par le ministre de la Défense. Cependant des rumeurs de massacres de populations sunnites, commis par les milices chiites, la présence du général iranien Qasem Soleimani, fait réapparaitre une autre guerre dans la guerre. Ce qui complexifie l’intervention française voire celle de la Coalition évoquée par le ministre (p41). Sur le site de Mossoul, même situation, avec en plus l’intervention nécessaire des Kurdes du PDK alors que ceux-ci entraînent l’hostilité turque ; ce qui nous concerne puisque l’OTAN nous rend solidaire de la Turquie.  Mais c’est en Syrie que s’affirme encore plus nettement la complexité de l’ennemi. Dans le nord du Pays, non loin de la frontière turque, sur l’axe qui mène à Raqqa, capitale de Daech en Syrie, le siège de Manbij préfigure celui de Raqqa. On y observe l’ambiguïté du triangle USA+coalition/Turquie/ Kurdes à propos du Rojava (Kurdistan Ouest). Les Kurdes visent la jonction des trois cantons qui forment l’entité du Rojava, ce qui rencontre l’opposition absolue de la Turquie. D’où la création des Forces Démocratiques Syriennes (FDS) conseillées par les Forces spéciales américaines qui intègrent les kurdes au milieu de Forces rebelles arabes et turkmènes, afin de prévenir le nettoyage ethnique et l’hostilité turque. Face à cette menace, la Turquie facilite les contre-attaques de Daech, tout en se trouvant frappé durement par les attentats terroristes de celui-ci. La même figure complexe de l’ennemi va s’affirmer à Raqqa avec cette fois, au sud, l’intervention de l’armée syrienne soutenue par le Hezbollah et les Russes, sachant que par l’engagement de son aviation et peut-être ses conseillers militaires, la France se trouvera impliquée dans la bataille.  De fait, la complexité de cette dynamique conflictuelle singulière tient à l’apparition sur les terrains de combat d’un double ennemi qui ne cesse pas de se reproduire. Nos interventions contre Daech et le Régime de Bachar Assad, s’intercalent entre Kurdes et Turques, voire entre groupes rebelles en lutte, ou encore entre Iran et Arabie Saoudite, voire Russes et Américains. Ici, l’identification de l’ennemi doit être conduite au cas par cas et son caractère double doit être pris en compte.  Face à l’ennemi                En conclusion et comme le dit Jean-Yves Le Drian, la question de l’ennemi doit sans fin être reposée. D’autant que la guerre se déploie désormais au-delà des règles. N’assistons-nous pas tous les jours, en Syrie, au bombardement des marchés et des hôpitaux ? La stratégie la plus avancée combine tous les genres et tous les moyens, classiques (guérilla, frappe aérienne, cyber mais aussi nucléaires…), des actions prohibées (biochimiques, terroristes…et « des attaques médiatiques, commerciales ou encore culturelles, qualifiées d’ « actions de guerre non militaires » ».  Il nous faut faire face à un « brouillard de la guerre » (p 52). Ce qui oblige à revisiter tous les concepts anciens. « La paix, la crise, et la guerre se succèdent comme les trois états de l’eau selon la température (gaz, liquide, solide). Ces trois états peuvent désormais coexister en même temps. » (p 70). Les nouvelles dynamiques conflictuelles, dont celle du Proche Orient, nous contraignent ainsi à repenser stratégie et diplomatie concomitamment à une nouvelle identification de l’ennemi : entre criminalité, terrorisme et double ennemi.  Ce sont aussi tous les paradigmes du Renseignement qui sont à reposer.

La dynamique de la guerre et de l’ennemi au Moyen-Orient

L’accord nucléaire avec l’Iran annonce-t-il une neutralisation de la montée des antagonismes vers les extrêmes ou la restructuration des alliances en vue d’un nouveau développement de la guerre ? Prospective difficile à mener tant est serrée l’intrication des conflictualités. Trois grandes coalitions se superposent et multiplient les figures de l’ennemi, alors que l’Irak, la Syrie, le Yémen se disloquent. En se projetant sur un même espace, les coalitions confrontent et mélangent les acteurs. En quête d’un affrontement majeur elles se mettent en cause tous les équilibres. Les armées quittent les casernes, elles se ramifient dans des milices qui elles même se fractionnent dans des clans et s’enterrent dans les ruines, alors que sur les champs de bataille les Etats s’effacent, les ennemis se multiplient. La guerre tourne en rond. Le réveil de l’antagonisme entre Turcs et Kurdes fissure l’Otan tandis que partout sous couvert du double ennemi la mosaïque des petites guerres locales est expansion. D’où l’examen des dynamiques suivantes : I) les trois grandes coalitions ; II) Double ennemi et double millénarisme

Les trois grandes coalitions  

Contre les « takfirites », l’Iran, l’Irak, la Syrie et son allié russe conduisent une première coalition tandis que les américains en fédèrent une seconde contre le même ennemi ; elles partagent un même but mais évitent tout engagement commun, voire elles s’opposent l’une à l’autre. Menacée par les conquêtes houties au Yémen (soutenues par l’Iran) et suivant une troisième coalition  dite « Tempête de la fermeté » l’Arabie saoudite voudrait rallier à sa cause l’Egypte, la Turquie et le Pakistan qui s’associent de loin sans participer aux bombardements. Elle cherche à opposer sa puissance à l’Iran.

  1. La coalition iranienne

Depuis mars 2011, le soutien de Bachar Assad par l’Iran et le Hezbollah libanais et aujourd’hui par la Russie, s’est avéré de plus en plus indispensable à la poursuite des combats contre les rebelles, qualifiés dès le départ de terroristes et traités comme tels. Peu à peu totalement polarisée par la violence, la société syrienne éclate en libérant des rivalités sans fin et remarquablement exploitées par Qasem Soleimani le commandant de la force el-Qods, directement sous les ordres du Guide suprême de la révolution islamique. Aujourd’hui, en Irak, Soleimani a supervisé la libération de Tikrit et soutenu la multiplication des milices chiites en vue de la reprise de Mossoul. Il faut rappeler qu’il organisa au Liban, la branche armée du Hezbollah tout en établissant le quartier-général des Pasdarans près de Baalbek. Depuis, célébrée chaque année à Beyrouth-sud, la fête al-Qods, jadis créée par Khomeini, annonce la libération prochaine de Jérusalem…Ainsi l’Iran anime une dynamique belligène qui domine tout le Moyen-Orient et rallie les minorités chiites qui s’y trouvent disséminées : elle affirme, ce faisant, la montée en puissance de l’empire iranien qui s’implique dans la plupart des guerres civiles de la région au nom de la révolution islamique, comme aujourd’hui au Yémen …. Sur le site Alkhaleejonline, Ali Younsi, conseiller d’Hassan Rohani, (président de la république islamique), aurait déclaré dernièrement : « Nous défendrons tous les peuples de la région car nous les considérons comme faisant partie de l’Iran… ». En fait la généralisation d’un état belligène entraîne une déconstruction qui partout liquide le droit et lui substitue la force, faisant place à un règne millénariste alors que syriens et irakiens fuient en masse. A Bagdad les gens se précipitent sur les gilets de sauvetage et les leçons de natation avant de prendre la route de la Méditerranée.

2) La coalition américaine

La Résolution 2170 du Conseil de Sécurité du 15/08/2014, prise à l’unanimité, désigne al-Qaïda et l’Etat Islamique (EI) comme l’ennemi commun. Pour la première fois, à propos du Moyen-Orient, une grande coalition implique dans le même camp les USA et la Russie mais aussi l’Iran et la Syrie comme alliés potentiels. Dans les jours qui ont suivi la Résolution, soutenue par la Russie et l’Iran, l’aviation syrienne bombarde Raqa ce qui manifeste son engagement contre l’EI. Au nom de la Résolution 2170, Lavrov (Russie), Zarif (Iran), Mouallem (Syrie) soulignent leur coopération quant à la lutte anti-terroriste : ce qui à leurs yeux légitime rétrospectivement le bien-fondé de l’engagement syrien et rend nécessaire son intégration dans la coalition. Ils défendent un ennemi unique et dénoncent le double jeu des américains et de leurs alliés. Cependant, sans la Russie et suivant des degrés divers de coopération avec les USA, une vingtaine de pays vont s’engager dans la guerre au côté du gouvernement irakien et, en Syrie (exception faite de la France), au côté des kurdes voire de l’ASL en vue de réduire l’emprise de l’EI et d’al-Nosra. Ce qui, au fur et à mesure de la montée en puissance de l’EI, préfigure une coalition mondiale autour d’un même ennemi tandis que, en Irak et Syrie, se multiplieront les guerres locales.

3) La coalition « Tempête décisive ».

Au Yémen, depuis mars 2015, la rébellion houthiste de tendance Zaïdite, une branche du chiisme, a pris successivement le contrôle de Sanaa, d’Aden et menace le détroit de Bab el Mandeb, ce qui provoque l’entrée en guerre de l’Arabie saoudite et des Pays du Golfe, en associant l’Egypte qui entend garder l’accès de la mer Rouge. Tandis que la Turquie, accusée par Bachar Assad d’avoir contribué à la chute d’Idleb jusqu’alors contrôlée par le régime syrien, développe une relation belligène avec les kurdes. Des bombardements très meurtriers ont aggravé les combats de rue entre les forces gouvernementales et Ansarullah (houthis), lesquels se sont généralisés sans pouvoir assurer la victoire de l’un ou l’autre camp jusqu’à ce que l’engagement des troupes au sol fasse basculer le rapport de force en faveur de l’Arabie saoudite et du gouvernement. Dès les premiers engagements, al-Qaïda Yemen (Aqpa) s’empara du Quartier Général de l’armée ainsi que du port et de l’aéroport de Moukalla dans le sud-est pendant que des tribus locales s’emparaient de sites gaziers et pétrolifères dans le Hadramaout. Pour l’Arabie saoudite directement menacée, il s’agissait de contrer l’Iran et son ascension. Au Liban, Hassan Nasrallah fit le procès de l’intervention saoudienne et dénonça le nouvel essor d’Aqpa (Al-Qaïda Péninsule Arabique) qui relève de la Résolution 2170 du Conseil de Sécurité mais au Yémen, face à l’Iran et pour l’Arabie, al-Qaïda et l’EI n’apparaissent plus comme l’ennemi premier même si les drones américains poursuivent leurs exécutions. Le tourbillon de la guerre est à l’œuvre.

II Double ennemi et double millénarisme.

Les trois coalitions intègrent la décomposition des sociétés irakienne et syrienne. Elles exploitent les protagonistes d’une variété de conflits tandis qu’un mouvement de terreur, qui est allé s’amplifiant, traverse aujourd’hui tout le Moyen-Orient. Une grande peur pousse devant-elle une masse de réfugiés qui entraîne vers l’Europe ceux qui avaient fui en Turquie, au Liban et en Jordanie. Des sociétés entières se sont défaites, complètement brisées elles jettent sur les routes ceux qui ont perdu leur toit et leurs droits sont dans un état de déshérence. Mais avant de généraliser ce dépassement il faut admettre combien l’effroi millénariste brouille tous les antagonismes et porte l’inimitié aux extrêmes. Du côté des djihadistes comme du côté des milices chiites, la dynamique politique de la puissance est relayée par un mouvement religieux fondamentaliste. Il s’ensuit un bouleversement qui assiste la déconstruction institutionnelle des sociétés. On sait combien, du côté chiite la révolution islamique a tiré toute sa vigueur de cette identification.

La fièvre millénariste a traversé l’ancienne Perse et fait tomber le régime du Shah. On se souvient des foules funéraires qui en 1978 et tous les 40 jours déferlaient dans les cimetières iraniens, toutes possédées par la célébration des martyrs et l’exaltation du sacrifice que célèbre la fête de l’Achoura. C’est dans le grand cimetière de Téhéran de Behesht-e Zahra (le paradis de Zahra en persan) que l’ayatollah Khomeini de retour, prononce son premier discours. Fort du mouvement qui le porte il instaure un régime qui lie religion et pouvoir autour d’un retour aux origines. Toujours dans une perspective politique, tout d’abord chiite la contagion millénariste va devenir sunnite. Il s’agit d’un habillage religieux du militaire : tandis que Khomeini et Nasrallah (Liban) s’affirment tous deux « Sayyed », c’est à dire du lignage du prophète, Abou Bakr al-Baghdadi, le chef de l’EI proclame par son nom et sa qualité, sa filiation avec le prophète. Il s’affirme Calife. En lui, comme pour Khomeini et Nasrallah, le religieux et le politique ne font qu’un. En outre, comme chef de l’oumma, il est en capacité de rassembler plus d’un milliard de croyants. En parallèle, Khomeini, en tant que pontife suprême, incarne la continuité entre le ciel et la terre. Dès lors, du fait de l’unicité de Dieu, le calife Ibrahim et le Guide Suprême soutiennent une rivalité radicale et ordonnent deux millénarismes absolument contraires l’un à l’autre. Ainsi, au niveau populaire, l’affrontement en cours n’est pas tout d’abord entre société Sunnite et société Chiite mais entre deux voies stratégiques du millénarisme islamique qui toutes deux hypostasient le martyr et entretiennent un radicalisme révolutionnaire. Porteurs d’une même vision extrême, les deux mouvements pensent l’avenir à travers l’apocalypse : ce faisant ils manifestent la crise profonde des sociétés qui se dé constituent.

Depuis 2011, par étapes successives, le régime syrien et ses alliés, pasdarans et hezbollah, ont exaspéré l’extrémisme islamique : l’ennemi-terroriste est devenu dominant. Ce qui légitima le pire. Pour Bachar Assad, dès le départ, il s’est agi de globaliser le conflit tout en le portant aux extrêmes. « L’ennemi-terroriste » a justifié le recours à toutes les violences : sa seule présence entraîne la destruction de la société là où il se cache. De bombardement en bombardement, à part quelques ilots dont Damas, toute la société civile s’est trouvée détruite. Les souffrances et le martyr ont développé une société sacrificielle. L’idée d’un salut passant inéluctablement par la mort s’est imposée. Ceux qui survivent savent qu’ils doivent traverser les pires épreuves et finissent par attendre une catastrophe salvatrice. Beaucoup choisissent de fuir en prenant tous les risques. Le futur passe par la mort, le salut par le chaos. Au gré de la guerre civile et suite à la chute de Saddam Hussein, ce climat de fin du monde s’est étendu à l’Irak. En Syrie comme en Irak, sous l’impulsion des mercenaires de dieu, la déconstruction institutionnelle à l’œuvre a favorisé un éthos millénariste et l’attente d’une théocratie. En Syrie, les katibas extrémistes se sont multipliées tandis que les rangs de l’ASL ne cessaient de s’éclaircir. Ce déclin n’est pas seulement l’expression d’une division mais surtout la manifestation d’une mimétique polarisée par la nécessité d’un passage cataclysmique qui monnaye la mort comme signe de rédemption. Ainsi par contagion la torture et la prison entraînent l’adhésion au djihad qui précède l’adhésion à l’Islam. Il s’agit d’une incandescence millénariste pleinement exploitée par le Califat de l’Etat Islamique (EI) ; au milieu de la peur qui s’est répandue et qu’ils attisent, les combattants de l’EI forment des groupes en fusion, prêts au sacrifice suprême : ils ne craignent rien. L’espace qu’ils dominent est sous l’emprise d’une transgression illimitée qui entretient la fascination nécessaire au sacrifice de soi. L’EI n’est pas d’abord un Etat mais une transe collective qui se nourrit de ses meurtres et de ses martyrs. Tous les tiers sont condamnés. L’autre est l’ennemi. Pour les djihadistes, le rebelle comme le soldat du régime est un mécréant qui mérite la mort. L’ennemi radical est partout. En outre le champ de bataille est désormais la société elle-même qu’il faut abattre, y compris dans sa mémoire. Les djihadistes comme les soldats et les milices du régime sont devenus urbicides. L’horreur les fait prospérer. Sans doute est-il possible d’isoler des cibles militaires : colonnes de 4×4 dans le désert, positions fortifiées, dépôts de munition ou raffineries de pétrole voire repérage des chefs mais toutes ces cibles ne doivent pas cacher la fièvre millénariste qui se propage au Moyen-Orient et par le monde, attirant la jeunesse dans un combat sacrificiel. Le camp de Yarmouk (8km du centre de Damas) met en évidence ce destin tragique. Devenu un des quartiers sud de la Capitale, sous l’effet de son siège, il s’est transformé en camp de concentration. Encerclé par les forces du régime qui le bombardaient, il est passé de 160 000 à 18 000h et ce réduit palestinien s’est trouvé brièvement conquis par l’EI ; ce qui a déplacé le conflit au profit du régime. Soutenus par le Hamas et afin de s’opposer à l’EI, les combattants palestiniens du camp se sont alors rapprochés de l’armée de Bachar qui pourtant les avait affamés. Sous la pression du pire, ils abandonnaient la dialectique du double ennemi.

Mais avant de généraliser ce dépassement il faut admettre combien l’effroi millénariste brouille tous les antagonismes et porte l’inimitié aux extrêmes. Du côté des djihadistes comme du côté des milices chiites, la dynamique politique de la puissance est relayée par un mouvement religieux fondamentaliste. Il s’ensuit un bouleversement qui assiste la déconstruction institutionnelle des sociétés. On sait combien, du côté chiite la révolution islamique a tiré toute sa vigueur de cette identification.

Pour les djihadistes l’ennemi est un apostat qui mérite la mort au même titre que le soldat du régime, mais à Tikrīt en Irak, dans leur reconquête, les miliciens chiites pillent et assassinent les familles sunnites : la pire des violences est réciproque et symétrique. Les trois coalitions à l’œuvre contribuent à l’entretenir au gré d’une déconstruction institutionnelle remarquable.  Un cyclone s’est formé: il attire la jeunesse du monde entier et jette les populations locales à la mer.

Jacques Beauchard

Ethos millénariste et double ennemi

La communion libanaise fondatrice de l’unité nationale.

 

Jacques BEAUCHARD

 

 

 

IL faut bien admettre que le printemps de Beyrouth, le premier dans le monde arabe, s’est effacé, laissant place au désenchantement ? Pourtant le soulèvement du 14 mars 2005 demeure encore inscrit dans les consciences.[1] Le symbole né ce jour-là est irréfragable. La communion physique et spirituelle  a cristallisé  une attitude collective qui recouvre la variété des opinions et des religions : elle demeure inscrite au cœur de la société. La puissance sociale comme l’immense foule  qui la manifestait  était naturellement éphémère et fut cause d’une grande illusion pour ceux qui ne virent pas qu’en se retirant, le soulèvement laissait place à une appartenance qui intégrait la diversité et en tirait vigueur.

Car le symbole identifie, unifie, révèle et universalise ; une fois posé, il ne peut disparaître.  En réunissant plus du quart de la population libanaise,  l’unité du Pays s’est cristallisée et a redonné corps à la nation. Par référence la manifestation a engendré les partis du « 14 mars » qui se veulent porteurs de l’espoir né ce jour-là. Il s’agit de traduire la symbolique issue de la multitude, en somme du peuple,  dans des programmes et une idéologie. Mais ce changement de nature est tel, qu’il a suscité un désenchantement et il ne pouvait en être autrement. On a cru que « l’esprit » de la communion pouvait s’incarner dans la politique des partis ou que « le Conseil national du 14 mars » pouvait en être le médiateur. Ce fut une erreur dommageable et culpabilisante. Dans l’opinion s’est répandue l’idée d’une trahison et la politique porteuse des disputes et des rivalités (en démocratie) est apparue contraire à la symbolique de l’unité politique. L’œuvre grégaire de la puissance sociale en communion ne peut être captée ni par une « plateforme » représentative de la diversité, ni par un parti : l’œuvre du symbole n’est jamais réductible à l’œuvre politique.

Le dixième anniversaire du « 14 mars 2005 » doit permettre de pleinement comprendre cet évènement fondateur : transformé en sacrifice, l’assassinat de Rafic Hariri a donné corps à la communion de tous comme symbole de l’unité populaire du Liban.

Dans « Les formes élémentaires de la vie religieuse » [2]Durkheim avançait que les effervescences et les transes grégaires généraient en elles l’idée religieuse, que les symboles nés de l’effusion donnaient sens au corps social et faisaient mémoire d’un moment primordial. A l’origine de l’unité du Liban, la place des Martyrs fait mémoire des nationalistes arabes et libanais pendus en 1916 par Jamal Pacha, mais, entre ces deux nationalismes, les points de vue sont opposés et cette divergence ne s’effacera que progressivement. En fait, le « 14 mars » va renouer et amplifier les scènes de liesse de novembre 1943 liées à la proclamation de l’indépendance : suivant la prière lancée par Samir Kassir et Gebrane Tueini et unanimement reprise : « Nous jurons par Dieu tout-puissant, chrétiens et musulmans, de rester unis jusqu’à la fin des temps, pour défendre le magnifique Liban ».

Ce serment fait du Liban une religion civile et une promesse. Il reste à comprendre et à traduire cet acte de foi : c’est l’œuvre contradictoire et douloureuse de la politique en démocratie.

 

[1] Beauchard jacques Beyrouth, la ville, la mort. Ed. Aube 2006 cf La ville soulevée p54

Beauchard jacques Liban mon amour .  Ed.  Aube 2007 cf Intifada p42

[2] Durkheim E, Les formes élémentaires de la vie religieuse, Alcan, Paris 1925 p 313-322

La communion libanaise

La communion libanaise fondatrice de l’unité nationale.

 

Jacques BEAUCHARD

 

 

 

IL faut bien admettre que le printemps de Beyrouth, le premier dans le monde arabe, s’est effacé, laissant place au désenchantement ? Pourtant le soulèvement du 14 mars 2005 demeure encore inscrit dans les consciences.[1] Le symbole né ce jour-là est irréfragable. La communion physique et spirituelle  a cristallisé  une attitude collective qui recouvre la variété des opinions et des religions : elle demeure inscrite au cœur de la société. La puissance sociale comme l’immense foule  qui la manifestait  était naturellement éphémère et fut cause d’une grande illusion pour ceux qui ne virent pas qu’en se retirant, le soulèvement laissait place à une appartenance qui intégrait la diversité et en tirait vigueur.

Car le symbole identifie, unifie, révèle et universalise ; une fois posé, il ne peut disparaître.  En réunissant plus du quart de la population libanaise,  l’unité du Pays s’est cristallisée et a redonné corps à la nation. Par référence la manifestation a engendré les partis du « 14 mars » qui se veulent porteurs de l’espoir né ce jour-là. Il s’agit de traduire la symbolique issue de la multitude, en somme du peuple,  dans des programmes et une idéologie. Mais ce changement de nature est tel, qu’il a suscité un désenchantement et il ne pouvait en être autrement. On a cru que « l’esprit » de la communion pouvait s’incarner dans la politique des partis ou que « le Conseil national du 14 mars » pouvait en être le médiateur. Ce fut une erreur dommageable et culpabilisante. Dans l’opinion s’est répandue l’idée d’une trahison et la politique porteuse des disputes et des rivalités (en démocratie) est apparue contraire à la symbolique de l’unité politique. L’œuvre grégaire de la puissance sociale en communion ne peut être captée ni par une « plateforme » représentative de la diversité, ni par un parti : l’œuvre du symbole n’est jamais réductible à l’œuvre politique.

Le dixième anniversaire du « 14 mars 2005 » doit permettre de pleinement comprendre cet évènement fondateur : transformé en sacrifice, l’assassinat de Rafic Hariri a donné corps à la communion de tous comme symbole de l’unité populaire du Liban.

Dans « Les formes élémentaires de la vie religieuse » [2]Durkheim avançait que les effervescences et les transes grégaires généraient en elles l’idée religieuse, que les symboles nés de l’effusion donnaient sens au corps social et faisaient mémoire d’un moment primordial. A l’origine de l’unité du Liban, la place des Martyrs fait mémoire des nationalistes arabes et libanais pendus en 1916 par Jamal Pacha, mais, entre ces deux nationalismes, les points de vue sont opposés et cette divergence ne s’effacera que progressivement. En fait, le « 14 mars » va renouer et amplifier les scènes de liesse de novembre 1943 liées à la proclamation de l’indépendance : suivant la prière lancée par Samir Kassir et Gebrane Tueini et unanimement reprise : « Nous jurons par Dieu tout-puissant, chrétiens et musulmans, de rester unis jusqu’à la fin des temps, pour défendre le magnifique Liban ».

Ce serment fait du Liban une religion civile et une promesse. Il reste à comprendre et à traduire cet acte de foi : c’est l’œuvre contradictoire et douloureuse de la politique en démocratie.

 

[1] Beauchard jacques Beyrouth, la ville, la mort. Ed. Aube 2006 cf La ville soulevée p54

Beauchard jacques Liban mon amour .  Ed.  Aube 2007 cf Intifada p42

[2] Durkheim E, Les formes élémentaires de la vie religieuse, Alcan, Paris 1925 p 313-322