Beyrouth, ville futurible?

Beyrouth, comme toute ville n’est-elle pas, simultanément trace du passé et annonce du futur, avec en plus des accélérations et des ruptures des plus nombreuses? La ville, siège de ces métamorphoses, ne s’offre-t-elle pas comme site d’une prospective qui donne à voir comment se réduisent les plaies de la guerre civile, ou au contraire comment elles se rouvrent à nouveau, laissant entrevoir, dans les deux cas, les figures de l’avenir?

Suivant l’idéalité de l’orientalisme, toujours plus ou moins présente, le Liban serait par excellence le pays de l’histoire, du rêve et du manque. C’est-à-dire, aux portes du pays du lait et du miel, le lieu où le ciel est troué ? Donc le site d’un passé illuminé par les prophètes dont les visions se prolongeraient dans le présent. En somme il faudrait remonter à Abraham voire à Moïse pour comprendre notre monde…aux portes du troisième millénaire, comme le demande Abdo Kahi . Mais cette projection massive n’est-elle pas dangereuse ? Ne restreint-elle pas, a priori le futur au passé, faisant des Ecritures toute l’histoire ? Vision que défendent les fondamentalistes. Ce qui suscite une puissante attraction pour les origines ; d’où le risque de se perdre dans le mythe, tant, alors, toute action apparaît polarisée par le passé. Ne faut-il pas au contraire suivre un chemin inverse, suspendre l’attribution du sens, et prendre en considération les confits et les contradictions, les drames, y compris la mort , pour suivre comment l’unité politique, la constitution d’une société et la ville interagissent : pour redessiner, relancer l’économie et tous les trafics, effacer la mort, et faire preuve d’une résilience étonnante, mais doublée d’une amnésie telle que la mémoire est trouble, au point que tout pourrait recommencer ? Là où s’accumulent la richesse ou la pauvreté, la ville n’a-t-elle pas tendance à disparaître dans des enclos qui s’isolent, ou sont isolés, sans que personne ne se souvienne du temps où chacun souffrait d’être enfermé derrière des frontières intérieures? La ville se fait en multipliant les échanges et les services, ce qui précipite les circulations, mais en sens inverse on observe un marquage urbain de la déliaison sociale : ghettos riches et pauvres s’enferment de plus en plus, tandis que, à Beyrouth, leur nombre croît. Dans ces lieux clos, la ville fait place aux territoires qui la dévorent et la mettent à merci de telle ou telle féodalité, la mobilité générale y perd ses droits. Par la nécessité de ses marchés, la ville n’est elle pas maître d’œuvre d’une édification politique méconnue, de nature primaire et par essence contraire aux territoires ? Par ses échanges et ses circulations n’est-elle pas matrice de l’unité de la mosaïque libanaise ? Des trafics de toute sorte mélangent, brassent, mettent en mouvement, individualisent, bref déterritorialisent. Ainsi les communautés se dispersent alors que la guerre urbaine les regroupe. Quand la circulation reprend, que le commerce et l’économie s’imposent à nouveau, que les échanges se diversifient et s’intensifient : les communautés s’effacent et adoptent le nom de la ville, l’individualisme l’emporte. Quand la guerre reprend, quand la milice ou les partisans s’arrogent la propriété de tel ou tel quartier, ils le soumettent à une purification ethnique plus ou moins violente, lente ou rapide, la mobilité se conforme aux prescriptions du lieu, elle est encadrée, la ville dépérit. Comment peut-on solliciter le retour de la mémoire du commerce et des trafics afin de susciter une conscience de la ville, c’est-à-dire l’envie de l’urbain comme base d’une action politique clairvoyante, riche de la prospective à l’œuvre dans la ville? Avant tout engagement, ne faut-il pas considérer que la ville est une étonnante messagerie, qui écrit, parle, communique, enregistre et fonctionne comme un livre qu’il faut apprendre à lire ? Les valeurs et les tensions sont gravées dans la pierre et dans les circulations. La ville est rumeurs , récits, actualités, histoires écrites, et finalement mémoires multiples, qui se recoupent et s’opposent. Encore faut-il en avoir conscience. Ne plus considérer que quelques passages en voiture blindée suffisent à en actualiser la connaissance. Donc apprendre à en collecter les signes. Admettre que Beyrouth est une vaste messagerie qui se relance quotidiennement, que la localité physique se dédouble et s’étend dans l’espace virtuel de l’internet. Plus que dans toute autre ville tant elle est « diasporique », étalée dans l’étendue du monde. C’est ce travail incessant de la mémoire vive qu’il faut cerner ici, d’autant qu’il s’agit d’un héritage. Très tôt, avec les autres villes cananéennes, Béryte (l’ancêtre antique de Beyrouth) occupa une place remarquable au sein des échanges méditerranéens développés par les marchands et les marins phéniciens. Car, en coopération avec les Cités Cananéennes elle inventa l’écriture alphabétique. Ce fut un évènement majeur qui changea le cours de l’humanité. C’est à partir de cette activité scripturaire qui complétait les comptabilités, que se constitua une ville « ville » qui anima la première économie monde, mille ans avant Jésus-Christ. Diffusée par les marchands et les marins l’écriture alphabétique va mettre le droit à la portée de tous. A partir de cette messagerie collective et commune, la ville deviendra Cité. Loin de se restreindre à un quartier ou à une zone, voire à une religion la messagerie devint universelle et, de nos jours, l’informatique ne fait qu’en démultiplier la puissance virtuelle. Porter atteinte à l’expansion de cette messagerie, la subordonner à un ordre local, entraîne immédiatement le dépérissement de la ville. Au foyer de la messagerie qu’elle anime se tient la ville inscrite dans le réel. La ville messagerie, écriture et mémoire, devint Cité par la loi commune. Aujourd’hui encore l’écriture de la loi, cette fois de la loi internationale n’est-elle pas, en partie, portée par Beyrouth, qui à travers le règlement de ses conflits offre au monde une promesse de paix ? Encore faut-il admettre qu’il s’agit d’une œuvre et non d’un rêve. Les résolutions successives du Conseil de Sécurité concernant le Liban conduisent à garantir sa souveraineté et à fonder une loi internationale qui transcende les vicissitudes locales, ce qui tend à affirmer une régularité et un droit universel, voire une justice internationale. Ainsi, à Beyrouth, les promesses de l’écriture alphabétique s’accomplissent encore à travers l’avènement chaotique de la Cité et du droit. Beyrouth est un livre ouvert sur des mémoires, mais on peut ne pas le savoir, ou le savoir mais croire que la lecture en est faîte une fois pour toute, qu’il n’y a pas à y revenir, ou plus simplement on peut ne pas savoir lire, parce qu’on se tient à l’écart, en vivant dans des enclos, entre gens identiques ; on se méfie de plus en plus de l’étranger. Ceux des ghettos courent des risques graves. Ils ne peuvent plus savoir qui ils sont, car ils ne prêtent plus aucune attention à leurs parcours dans la ville ; ils ne rentrent pas dans les jeux urbains, pire ils les ignorent. Ils vivent dans l’immédiat et la matérialité, ou entre les quatre murs de leur foi. Ils ne voient plus les traces du temps long dispersées et superposées dans la ville. Peu importe, à leurs yeux que la ville fut cananéenne, romaine, byzantine, arabe et ottomane, voire pour partie, française, anglaise, italienne. Le temps long dont elle est porteuse est annulé, confié aux seuls musées, ou abandonné aux touristes et ne saurait être considéré comme un enseignement que la ville délivre à chacun, en particulier aux responsables politiques qui pour comprendre la force du destin ne peuvent rester enclos dans leurs camps. Mais comble de malheur pour eux et la ville, ils vivent le plus souvent dans des camps retranchés, sous haute surveillance, enfermés dans des espaces interdits, ou la ville est totalement absente. Ils méconnaissent l’urbanité : le fait que tout change plus vite que leur conscience leur échappe. Privés d’urbanité ils sont aussi privés de la mémoire évènementielle qui, superposée à la mémoire longue, est si caractéristique de Beyrouth. Non seulement la ville s’illustre par ses fièvres, ses heurts, ses violences, mais elle inspire aussi nombre d’émotions, de rassemblements, de défilés, de communions, quand les foules deviennent millionnaires. Ceux des ghettos ne peuvent pas percevoir la puissance de ces soulèvements qu’ils réduisent a priori à leur idéologie. Ces illettrés de l’urbain, en manque de mémoire longue et en défaut de mémoire évènementielle sont fatalement amnésiques et dangereux. Ils ne peuvent pas suivre ni accompagner les transformations de la ville qu’ils négligent d’autant que seul compte le territoire, dans lequel ils s’inscrivent et s’enracinent comme dans un champ dont ils sont les propriétaires. Au territoire de leur camp ils entendent subordonner la ville ; ils ne peuvent pas voir combien, étendue au monde, la ville de Beyrouth domine et transcende tous les territoires, y compris le Liban. Histoire longue et histoire évènementielle se croisent pour produire le cycle des métamorphoses urbaines. Or, depuis son apparition au XIXe siècle, la place du Burj , devenue place des Martyrs, met en scène l’économie, les émotions, voire la guerre urbaine et dans l’allégresse ou la pire des souffrances concentrent les transformations qui affectent Beyrouth. En témoigne la multiplication de ses noms, qui se succèdent et pour certains se superposent. Place des Canons, du Burj, Hammidiyyeh, de l’Union, de la Liberté, des Martyrs, Down Town… Aujourd’hui, la place s’est effacée, et pourtant elle subsiste. Détruite au cours de la guerre civile, tout ce qui la constituait s’est trouvé poussé en mer. Située sur la ligne de démarcation qui séparait Beyrouth-Ouest de Beyrouth-Est, elle fut entre les milices le haut lieu de toutes les batailles. En ruine, elle s’est retirée au profit d’une avenue, avec terre plein central, dont on dit qu’elle est plus large que les Champs Elysées. Seule, ici et là, une ancienne signalétique la désigne encore. Ainsi, au milieu de la circulation et des parkings, on la cherche, on l’imagine. L’effacement physique de la place, l’indétermination de ses formes à venir, a libéré l’espace d’une polarisation puissante des flux matériels et virtuels, car il ne faut jamais oublier la messagerie qui accompagne les trafics. C’est donc là un centre du futur où la ville et tout le Liban à sa suite, se mettent en prospective. En fait, la future place se tient au carrefour de plusieurs identifications qui s’opposent. Première perspective : la réhabilitation du centre ville a conduit la société SOLIDERE à lancer un concours international qui fut gagné par un cabinet grec. Le projet, fait réapparaître la place suivant une esplanade ouverte sur la mer, en terrasse et arborée, elle débouche d’un coté sur une faille destinée à la mémoire et de l’autre sur un quartier d’affaires. La circulation devient souterraine, tandis que les rives urbaines Est et Ouest de l’ancienne place se rapprochent. Dans le prolongement de l’esplanade sur dalle, deux tours hautes encadrent une porte sur la mer. C’est là une vision managériale de Beyrouth qui veut s’affirmer face à Dubaï, Doha, ou Abou Dhabi comme la place des banques et des affaires. Mais la vision des promoteurs immobiliers est chahutée par deux mémoires évènementielles qui ouvrent sur deux perspectives symboliques opposées. La première, liée à la foule millionnaire du 14 mars 2005 et à celles qui l’ont suivi, commémore le serment d’unité posé ce jour là, entre Musulmans et Chrétiens, pour la première fois depuis l’indépendance de 1943, et ceci en mémoire de Rafic Hariri, assassiné un mois plutôt. Face au centre de l’ancienne place il repose aux pieds de la Mosquée al-Amine qu’il avait faite construire. Aux cotés de la cathédrale St Georges des Maronites les quatre minarets et les dômes bleus de la Mosquée dominent l’ancien espace de la place, le site est porteur d’une nouvelle centralité. Mais à l’opposé le haut de la place fut durant une année le site d’un « sit-in », lieu d’un camp tenu par l’opposition. L’enjeu, le blocage du centre-ville et la neutralisation du site symbolique du 14 mars, montrait combien la place des Martyrs demeurait le haut lieu des affrontements entre majorité et opposition ; au risque de mettre, une fois de plus la ville en péril. Cependant, transformée en résistance et territorialisée la résilience inverse ses effets ; loin de restaurer la ville elle la paralyse, interdit ses circulations, ferme les brasseries et les commerces, le tourisme se détourne de l’ancienne place où l’espace public est neutralisé. Sa partie occupée et le Sérail voisin s’entourent de chevaux de frises. Toute urbanité disparaît. La guerre civile est à nouveau possible. Ainsi, bien que disparue la place des Martyrs demeure l’objet d’appropriation, l’espace public est subordonné à des intérêts privés qui le détournent, le redécoupent, l’investissent, confondu avec les intérêts immobiliers ou ceux d’un parti, le bien commun est pris en otage, la ville aussi. Beyrouth est une ville-livre : pourvu que les politiques le consulte pour penser l’avenir qui ne saurait résulter de la possession d’un territoire. D’autant qu’aujourd’hui les autostrades et les routes resserrent le lien entre les villes libanaises, l’énergie de Beyrouth les parcourt toutes, les faisant se tenir ensemble pour écrire une nouvelle histoire, qui reste à lire.

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