Paroles de ville: Damas/Beyrouth

Paru dans le hors série de l’Orient le jour

Les villes se mettent en scène pour dire leur centralité. Sans fin elles se rebâtissent sur elle-même, mélangent les morts aux vivants, entretiennent un rapport souvent caractéristique avec le conflit et la guerre. Elles font l’histoire et modifient la géographie. Tandis qu’elles cultivent leur personnalité autour de leur nom, elles déclinent une identité commune à une multitude. Ainsi et suivant des points de vue très divers on peut se dire originaire de Damas ou de Beyrouth : dans cette appartenance, des traits dominants permettent de décrire le face à face de ces deux villes. L’identification est réciproque : à travers le jeu des représentations, les témoins disent leur personnalité tout en faisant valoir des figures qui distinguent et confrontent les deux villes. Alors, peut-on parler d’une géopolitique des signes ?

Les conceptions urbaines de Damas et de Beyrouth, voire l’urbanité de chacune, sont-elles complémentaires ou opposées ? Est-il possible de pointer un jeu d’images, qui a priori, agencerait des valeurs et prédisposerait des rapports d’amitié ou d’inimitié ? Posons que les deux villes se comportent comme des livres où se consignent leurs visions du monde et que, au-delà des circonstances, les politiques ne feraient que réinterpréter celles-ci. Ici comme ailleurs, tout commence par le site, la situation des villes et leur peuplement, qui ordonnent leur rapport au monde. Et tout d’abord, Damas et Beyrouth se situent au croisement des routes. Damas fut, au milieu d’une oasis, un grand port de terre : un caravansérail sur la route des caravanes et de la Mecque. Tandis que Béryte fut tout d’abord le lieu des puits, un campement nomade au milieu des jardins avant de devenir un port à l’abri d’un cap jadis exposé aux tempêtes du nord-ouest. Damas est l’une des plus vieilles villes du monde, elle est citée dans la Bible dans le livre de la Genèse et plusieurs fois dans le Livre des Rois et des Prophètes, elle garde mémoire de St Paul mais aussi de Saladin. A l’inverse Beyrouth a du mal à recomposer sa mémoire et à l’actualiser. Tant Bérytos fut ravagée en 551 par un tsunami avant de se consumer dans un incendie pour n’être plus, durant des siècles, qu’une bourgade de quelques milliers d’habitants, au point que son histoire s’est perdue. C’est seulement au XIXe que la ville portuaire connut une croissance spectaculaire : en un siècle elle gagna 100 000 habitants pour atteindre aujourd’hui une population comparable à celle du grand Damas! Depuis la plus haute antiquité, la ville syrienne domine la région et contrôle l’hinterland de Beyrouth. Elle est toute parée de son historicité. En son centre la Mosquée Omeyyade rappelle l’âge d’or du monde arabo-musulman que Damas initia avant de le partager avec Bagdad au temps des Abassides. Elle porte la longue histoire d’une civilisation de traducteurs, en particulier des Chrétiens, qui assurèrent le passage des sciences et des arts entre l’Inde, la Perse, la Grèce, le monde romain, et finalement l’Europe : elle s’est projetée dans la douceur de vivre et la culture du Pays Sefarad Al Andalus, dont témoignent encore Grenade et Cordoue. Tandis que Beyrouth ne sait plus qu’elle fut chantée au milieu du Ve siècle comme la ville « mère des lois ». Aux abords du pont de la Quarantaine, sur un panneau qui disparut en 1990, on pouvait encore lire l’ancienne devise de Beyrouth qui proclamait « Berytus Nutrix Legum » . Il est vrai que son école de droit fut mise sur le même pied que les écoles impériales de Constantinople et de Rome par l’empereur Justinien. Mais qui sait que Béryte ou encore Bérytos fut aussi la Colonia Augusta Julia Felix qui eut mission de reconvertir les vétérans de deux légions romaines (12 000 hommes !) ce qui lui vaudra l’attribution du droit de Cité ? Cette mémoire a disparu mais le site prédispose Beyrouth à être un havre de passage, une escale pour les bateaux qui s’y avitaillent, une échelle du Levant, un carrefour naturel des migrations et finalement le lieu d’une colonisation toujours recommencée. Depuis le XIXe ce mouvement n’a cessé de se précipiter en multipliant les ceintures urbaines tandis que les transits étendent aujourd’hui la ville à tout le littoral et vers l’intérieur le long de la route de Damas. Prise dans les trafics qui la composent, dont le port porte-containers et les banques sont les agents les plus visibles, Beyrouth est une ville centrifuge et réticulaire qui ne cesse pas de se précipiter entre fin et commencement, en quête d’elle-même. Comme Sarajevo ou Berlin, Beyrouth s’inscrit dans un présent-futur et tourne le dos à son histoire, elle est quelque peu amnésique, peut-être par nécessité. Par contre Damas comme Paris est égocentrée et valorise pleinement sa monumentalité, elle se veut le musée de l’arabité : une ville mémoire. Au nord-ouest elle est administrative et résidentielle, soigneuse des ses apparences et des ses jardins, contrôlée et régulière, tandis que la vieille ville se resserre autour de sa Mosquée. Comme Paris, Damas est sur-centrée sur elle-même. La foule damascène se presse toujours par le souk Hamidiyeh ; elle y impose un rythme urbain central suivant un défilé incessant qui intègre la diversité. Au cœur de Damas s’exerce un puissant mouvement centripète Par contre au centre de Beyrouth la place des Martyrs a disparu, les souks ont été rasés, pour laisser place à une avenue plus large que les Champs Elysées ou se croisent les grands flux automobiles, malheur au piéton qui s’égare, il doit fuir au plus vite : le mouvement général est sociofuge. Les Centres commerciaux de Beyrouth, comme l’ABC ou le Verdun cultivent et protègent l’individualité sans pour autant produire une agrégation, alors que les souks de Damas s’ajustent les uns aux autres et libèrent une puissance commune. A Beyrouth, les brasseries et les portiques du Balad offrent une scène pour se faire voir : c’est l’individu qui est exalté. A Damas, dans les souks c’est la foule : c’est le peuple traditionnel qui s’affirme. Sur la Corniche, comme rue Hamra ou rue Maarad (rue de l’Exposition), Beyrouth est légère, bavarde, polyglotte, elle joue avec la mode, elle se veut moderne, capitaliste, marchande, libre, haut lieu de tous les trafics. Elle est excentrique et extravertie. Damas compose avec le passé, en témoignent les mulets et les ânes qui trottinent au milieu des voitures, pas de manifestations, ni de soulèvements, la ville est disciplinée et les temps passés ne s’y effacent que lentement, l’artisanat y est toujours visible et actif. Alors que Beyrouth, entre les attentats et les guerres, s’adonne à la furie de ses circulations. Elle affiche une économie de services, avant de laisser exploser ses manifestations et de se projeter dans le futur. Ainsi, les deux villes sont inscrites dans des temporalités et des spatialités opposées. Pour Damas, un temps long et pérenne s’impose, qui intègre l’évènementiel dans la continuité, au point que ce qui s’est passé au début du XXe est secondaire et ne saurait remettre en cause le mythe du Bilâd al-Shâm où s’étend la grande Syrie sous l’influence de Damas. Aujourd’hui, aller de l’une à l’autre de ces villes, c’est changer de monde. Jadis, avant les événements, les familles bourgeoises des deux villes s’invitaient à dîner. Les jeunes gens se fréquentaient. Les mariages n’étaient pas rares. On oublie trop que Beyrouth est le port de Damas, que les deux villes ne sont qu’à deux heures l’une de l’autre. Mais dans le prolongement de l’ancienne route qui les réunit, la rue de Damas porte encore les cicatrices de la ligne de démarcation entre l’Est et l’Ouest, avant de déboucher sur l’espace de la place des Martyrs, juste avant le port, là où la ville tremble encore. Et le Sit-In, il y a peu, est venu rappeler que la division reste inscrite là. A preuve aussi les manifestations dont celles du 14 mars 2005 et celles qui, depuis tous les 14 février, font mémoire d’un serment d’unité entre Musulmans, Chrétiens et Druzes. Ainsi, à la différence de sa voisine, Beyrouth se soulève, entre en fusion, crée une nouvelle symbolique, change de futur. Alors que Damas demeure identique à elle-même. Il n’empêche, le lien entre les deux cités est ombilical. A travers leurs contraires les deux villes ne peuvent se détacher l’une de l’autre. Damas l’introvertie a mal vécu l’indépendance du Liban et par là-même de Beyrouth, celle-ci lui est apparue comme contraire à l’unité arabe dont la foule damascène reste la gardienne. En jouant des apparences et de la régularité la ville Omeyyade affirme son homogénéité et rejette tout conflit sur l’étranger. Beyrouth, l’extravertie ne cesse de se diviser et d’attirer à elle les querelles étrangères qui rebondissent et interfèrent sur celles qui traversent les familles et les clans. Beyrouth se nourrit de la discorde, Damas de son exclusion. Damas illustre l’ordre et la permanence et Beyrouth l’instabilité et la fureur de vivre. Pourtant coûte que coûte les deux villes vont à la rencontre l’une de l’autre. Damas va se loger aux pieds de l’Anti-Liban tandis que Beyrouth s’allonge au-delà de Chtaura. La rencontre se produit à Masmaa dans le plus grand désordre. C’est là le haut lieu de tous les transits et de tous les contrôles mais aussi de tous les espions ! Il y règne en permanence un tohu-bohu dangereux de camions, de cars et de voitures tandis que des cohues se bousculent autour des changeurs. Alors que Damas s’oppose en bien des points au tracé des frontières et ne cesse de prôner l’unité, elle érige un puissant filtre frontalier qui ne cesse pas de rappeler la division des deux pays. Mais que le risque de guerre avec Israël soit suspendu et les deux villes en se rejoignant finiront par effacer leur opposition en transformant les asymétries en complémentarités.

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