Révoltes et révolutions arabes : contagion et transition

 A travers des sociétés très différentes, accrochée à l’idée de dignité, la rue arabe s’est soulevée, mue par une même puissance de renversement : comment expliquer cette contagion ? Une fois accomplie la chute du pouvoir, l’hostilité radicale fait place au vide et à de multiples revendications, il s’ensuit une période incertaine et difficile : la transition démocratique, comment en rendre compte ?

La dynamique

Il importe de saisir l’originalité des révoltes arabes dont certaines débouchent sur des révolutions. Les modèles historiques de la révolution française ou russe, ou plus récemment celle des œillets au Portugal, voire les références à la révolution iranienne ne peuvent que fausser les observations. Aucune des idéologies révolutionnaires connues ne peut être posée comme explicative des soulèvements.

Contre des tutelles despotiques vieilles de 30 ans, sans tiers-état ni parti, sans leaders et sans l’un ou l’autre des mouvements religieux dominants, les révoltes contagieuses soutenues par les rumeurs du Web2.0 ont mobilisé des foules jeunes, mixtes, multiconfessionnelles autour de la revendication de droits élémentaires qui ont déséquilibré les pouvoirs établis ou les ont renversés. Au-delà de la diversité des sociétés arabes comment rendre compte de la contagion qui les traverse? Faut-il recourir à « l’effet domino » mais n’est-ce pas tomber dans une tautologie stérile ?

Dans une accumulation de données politiques et économiques oppressantes, un moment critique a surgi. Le sacrifice de Mohamed Bouazizi en décembre 2010 à Sidi Bouzid en Tunisie ou le martyr de Khaled Saïd à Alexandrie en août apparurent comme à l’origine des émeutes. En fait comme le signale Mme Charafeddine[2] professeur de sociologie à l’Université libanaise de Beyrouth, il a fallu un amoncellement de signes négatifs, pour la plupart en provenance des régimes arabes pour que ces victimes deviennent des martyrs. Subitement et suivant leur exemple, par défi et volonté de dignité, des groupes de jeunes acceptaient de s’exposer à la mort : l’espoir et le droit à la liberté les poussaient à envahir les rues, cachés derrière quelques pancartes, totalement offerts au sacrifice, jusqu’à la chute du pouvoir.

Ce moment tragique est celui de la contagion sacrificielle. C’est lui qui mobilise et cristallise la puissance des foules mais ce phénomène d’apparence commune et éphémère nous échappe. Ce qui nous pousse à reprendre nos schémas révolutionnaires classiques ou à escamoter le moment critique où tout bascule. En fait la pandémie des révoltes est d’ordre sociologique et c’est ce qu’il faut expliquer.

 La foule sacrificielle

Fréquentes sont les manifestations de masse mais rares sont celles des foules. Autrefois quotidiennes, elles sont aujourd’hui comme dissoutes dans les flux et les transits. L’effervescence émeutière laisse place aux défilés protestataires, en France il faut remonter en 1968 pour entrapercevoir des groupes en fusion qui entraînent des foules émeutières mais celles-ci n’atteindront jamais la puissance sacrificielle des foules arabes. Le surgissement de ces foules en fusion signale une rupture. Un ordre bascule. L’envahissement de l’espace public met toujours en cause le pouvoir[3].

A la surprise de tous, les régimes tunisiens et égyptiens ont été renversés par « la rue arabe », c’est-à-dire la montée en puissance des foules qui occupèrent l’espace central de Tunis et du Caire. C’est là qu’elles affrontèrent le pouvoir. Dans les rues, des groupes en colère s’étaient agrégés et leurs défilés avaient fait grandir la protestation. Malgré la police ou à cause d’elle, des violences et des morts, les manifestations s’étaient multipliées jusqu’à soulever des centaines de milliers de citoyens qui convergèrent vers l’avenue Bourguiba à Tunis et la place Tahrir au Caire pour exiger le départ des Présidents Ben Ali et Hosni Moubarak, sorte de rois républicains inamovibles. Avec comme seules armes leur corps et des pierres, les manifestants libérèrent une force de renversement supérieure à la puissance des despotes.

Forte de cette victoire, une contagion contestataire s’est étendue au Yémen avant de se propager en Jordanie, à Bahreïn, au Maroc ; elle effleure l’Algérie mais bascule dans la guerre civile et tribale  en Libye et au Yémen mettant en œuvre une autre dynamique. Mais en amont de tout engagement armé, comment expliquer la capacité de renversement alors mobilisée ?  Des régimes policiers, établis de longue date, internationalement reconnus, disposant des richesses, apparurent subitement des plus fragiles et surtout se révélèrent radicalement hostiles à leur société[4].

Comment rendre compte de cette énergie de renversement qui fait fi de tous les dangers et emporte chacun au risque et péril de sa vie ?

C’est la question que se posa Elias Canetti dans « Masse und Macht »[5] dont la traduction française connut un certain succès. Le livre est lié au souvenir tragique du 15 juillet 1927 à Vienne où, mu par une subite révolte, l’auteur se retrouva au cœur d’une meute lancée à l’assaut du Palais de Justice qui fut prise  sous les tirs de la police. Alors qu’à la terrasse d’un café, il lisait la presse matinale, la manchette « Un verdict justifié » du journal Die Reichspost  leva en lui une telle révolte que celle-ci le précipita vers le centre-ville où affluaient les manifestants. L’émeute fit une centaine de morts tandis que le Palais de Justice fut incendié. « Masse et puissance » voulait rendre compte de ce qui s’était passé ce jour-là. Mais l’effet de fascination fut tel que vingt ans plus tard, son auteur réexamine encore cet évènement dans « Le flambeau dans l’oreille/ histoire d’une vie ». Elias Canetti observe pour lui-même et pour les émeutiers l’attraction collective qui subitement dégage une puissance de renversement sans pareille et s’impose comme dynamique centrale.

Il note que les ouvriers d’ordinaire disciplinés, agissaient ce jour là de leur propre chef. La place du Palais de Justice semble avoir été choisie spontanément et la décision de mettre le feu aux bâtiments s’imposa de pareille façon. La police donna l’ordre de tirer. « Il y a cinquante trois ans de cela et l’émotion de cette journée est aussi présente pour moi, jusque dans la moelle de mes os. C’est la chose la plus proche de la révolution que j’aie jamais éprouvée personnellement….Je devins une partie de la masse ; je m’absorbais totalement en elle, je ne ressentais pas la moindre réticence face à sa volonté, quelle qu’elle fût. »[6]  Elias Canetti n’analyse pas la légitimité de l’émotion  mais seulement la dynamique de l’émeute. C’est elle qui le conduit à écrire « Masse et Puissance » en recherchant les agrégations qui emportent les grands nombres. Aux yeux de la révolte viennoise, l’injustice initiale est évidente et provocante mais il faut, dit-il, que se cristallise un état qui entraîne l’abandon et l’engagement de chacun. Soit une conjuration panique de tout ce qui en l’homme menace de le détruire et selon Elias Canetti, cette émotion extrême engendre le soulèvement et libère une puissance qui est celle de la masse. « La mort servant de menace est la monnaie de la puissance. »[7] Celle-ci s’accumule dans la masse qui apparaît comme un immense condensateur susceptible de décharge[8].

Ainsi l’accumulation de la mort au cœur des foules du Printemps arabe engendra une transe totalement liée à la célébration des « Chahids ». Ceux qui allaient mourir et ceux qui avaient offert leur vie libèrent une puissance sociale radicale : rien ne pouvait s’y opposer, tant la mort ne fit que renforcer le soulèvement et sa légitimité.

En Syrie l’effusion sacrificielle n’atteint pas le stade des grandes foules mais pour autant le massacre des manifestants suscite une puissance de renversement qui se renouvelle de ville en ville et de semaine en semaine, chaque vendredi au sortir des mosquées. On a même vu le vendredi de Pâque, ce 22 avril 2011, baptisé par les manifestants musulmans et chrétiens  de « Vendredi-saint »,  signe de la contagion tragique qui se répandait. Il y eut ce jour là un nombre record de gens abattus, devant les tanks et les tireurs les hommes retiraient leur chemise et offraient leur poitrine. Loin de se stopper l’affrontement s’est étendu, faisant courir les blindés de Maher el-Assad et bientôt les hélicoptères d’une ville à l’autre à travers tout le pays tandis que Hamzeh al-Khateb, un enfant de treize ans torturé et tué à Deraa, devenait le Chahid des chahids : derrière des pancartes à son nom on assista à des manifestations d’enfants. Une dynamique mortifère renversait tous les interdits. A son tour Hama la ville martyre (en 1982 les chars d’Hafez el Hassad y feront 20 000 morts) se soulève le 5 juin : au cours du vendredi dédié aux « Enfants de la liberté », soit une centaine de morts. Personne n’avait imaginé que les petits fils des martyrs allaient à leur tour se sacrifier.

  Comme je l’ai développé dans « La puissance des foules » il faut admettre que la foule n’est pas un état de masse particulier mais un corps social original qui libère une puissance jusqu’alors investie dans la maintenance d’une conformité collective. Sous sa pression, alors que la foule devient fusionnelle, l’espace public est envahi et son ordre craque[9]. On peut comparer le phénomène à la fission nucléaire dont l’énergie dégagée est explosive. Malgré son caractère souvent minoritaire le soulèvement entraîne une déflagration telle que l’ordre public se défait. Les distances entre chacun sont abolies. Dans l’instant de l’effusion, chacun est l’autre, les différences s’effacent, celui qui meurt donne vie à tous les autres : la consommation de la mort est alors communion et promesse de salut.

 En Syrie la journée dite du Vendredi Saint fut la plus sanglante depuis le 15 mars, plus de quatre-vingt morts au milieu des dizaines de milliers de manifestants. A Homs, en tête de cortège, marchait une jeune fille qui devait mourir. Sur la photo publiée par l’Orient le Jour, elle tient une banderole où il est écrit en arabe « Souria hourra » (« Syrie libre »). Le policier qui l’a tuée n’a pas vu que son sang retombait sur le pouvoir : sa jeunesse sacrifiée renforçait la communion et accroissait paradoxalement la puissance de renversement.

Dans ces foules-communion, toutes les distances disparaissent, l’égalité s’impose, l’individu s’efface au profit d’un être commun qui fonde un nouvel espace public qui se dresse contre le souverain. La continuité historique s’interrompt. Cette rupture de l’ordre commun échappe au pouvoir et tout autant aux partis politiques voire aux mouvements religieux qui pourtant intègrent le sacrifice du martyr sans retenir la communion de la foule qui s’en nourrit.

Comme l’écrivait Lénine dans ses Lettres de loin : « Si la révolution a triomphé si vite…c’est uniquement parce que, en raison d’une situation historique d’une extrême originalité, des courants absolument différents, des intérêts de classe absolument hétérogènes, des tendances sociales et politiques absolument opposées se sont fondus avec une cohérence remarquable… »[10] En février et début mars 1917 à Petrograd, ce n’est pas la grève générale, ni les soviets qui font tout basculer mais l’effusion populaire ; portés par leurs morts (une centaine) les groupes, les femmes en tête et les militaires se mêlent les uns aux autres pour se soulever, c’est cet état critique qu’évoque Lénine et que décrira Tchakotine[11].

 

 

 

Au cœur de l’espace public la puissance de la foule

 

Ainsi  la foule-communion des « Chahids » se reproduit et se fortifie dans les cultes funéraires. Comme le dit Bernard Guetta dans sa revue géopolitique du 10/05/11« Les morts du jour engendrent les manifestants du lendemain ». La foule fusionnelle et funéraire engendre sa puissance et dans son face à face avec le pouvoir, instaure une dualité tragique. Celui qui incarne la puissance politique doit être sacrifié à son tour. Aucune réforme ne peut le sauver. Mais cette dualité est asymétrique. D’un côté un homme de plus en plus seul, lâché y compris par les siens, mais fort de la puissance policière voire de l’armée qui ordonne une répression sanglante, de l’autre les gens du commun avec des slogans, des pancartes et des pierres, mais forts de la croissance de leur nombre, elle-même engendrée par leurs morts et la communion sacrificielle qu’ils suscitent. La conscience d’un destin inéluctable s’impose à tous.

Ces manifestations fusionnelles entraînent une expérience pratique de la légitimité démocratique, du moins dans l’instant de la manifestation. La puissance bascule du côté du peuple c’est à dire, là aussi, des foules qui le constituent alors. Le coude à coude, l’affrontement, la répression, les morts et les blessés soudent, égalisent, identifient chacun comme citoyen au-delà des religions, des âges et des genres.

Enfin ces soulèvements en se généralisant refondent l’unité politique, toujours dans l’instant des manifestations. Les foules du printemps arabe appartiennent à une jeunesse qui se débarrasse des séquelles du colonialisme, des régimes révolutionnaires et des dernières traces de l’empire ottoman. Paradoxalement, ce nouveau socle idéologique  émergeant a surpris  les « Frères Musulmans ».

La transition

 

Tout est à reconstruire. Une longue période de transition s’amorce. Mais les sociétés soulevées demeurent très sismiques, tant d’autres foules parfois contraires se manifestent à leur tour.

 De ce point de vue l’exemple du Liban est précurseur pour plusieurs raisons. L’assassinat du Premier Ministre Rafic Hariri et des siens le 14 février 2005 déclenche une contagion sacrificielle qui entraîne des foules à manifester place des Martyrs au centre de Beyrouth jusqu’au soulèvement du 14 mars qui vit la place et l’espace central envahis par une foule millionnaire, faisant fi de la police et des menaces d’attentats. La multitude en liesse et pour autant funéraire réclamait le départ de l’armée syrienne et surtout se mit à reprendre en chœur un serment d’unité entre Musulmans, Druzes et Chrétiens. Celui-ci fut lancé par Samir Kassir et Gébrane Tuéni qui tous deux seront assassinés dans les semaines qui suivront. Depuis et d’année en année, cette foule se reconstitue, renouvelle son serment, ainsi le 13 mars 2011 plus de sept cent mille Libanais étaient encore là et exigeaient cette fois le retrait des armes (Hezbollah et Camps palestiniens), l’unité, et l’Etat de droit. Soulignons, au passage, combien ces foules dites du « 14 mars » qui se succèdent d’année en année, ne doivent pas être confondues avec les partis politiques qui sous le même nom tentent d’en capter l’énergie.

Entre temps les divisions ont resurgi, plus ou moins entretenues du dehors par des voisins, mais aussi alimentées du dedans par la dispute et les rivalités. La foule et son unanimité se décomposent dans la masse. La cacophonie et des flambées insécuritaires semblent s’imposer. Il n’empêche, l’apprentissage de la démocratie est à l’œuvre : en 2009 les élections législatives ont eu lieu sans violence, tandis qu’en 2010, ici et là, pour la première fois, ici ou là, les municipales s’affranchissaient de l’autorité des Zaïms[12]. L’opposition et les rivalités s’intégraient dans une régularité. A l’occasion du changement de camp de Walid Joumblatt, l’ancienne opposition devient majoritaire, l’alternance s’impose même si le nouveau gouvernement tardera à se former.

Le 8 mars 2005 le mouvement favorable à la Syrie avait rassemblé 500 000 Libanais qui entendaient soutenir le régime ; d’emblée les mots d’ordre furent contraires à ceux qui allaient être affirmés le 14 mars. Dès la mise en place du nouveau gouvernement et le départ des Syriens, la question centrale fut immédiatement la gestion d’une opposition radicale qui allait se reproduire dans tous les domaines et pouvait conduire le pays à la rupture, d’autant que le rapport « ami/ennemi » subsistait à l’intérieur du Pays et malmenait la légitimité de l’État (on sait que la paix civile repose sur le monopole étatique de la violence), tandis qu’aux plus hauts sommets de l’Etat l’obéissance était incertaine alors que l’intérêt privé des clans maintenait leur emprise sur l’intérêt général. Des épreuves remarquables ont du être surmontées : provoquée par le Hezbollah, au grand regret de son chef Hassan Nasrallah,[13] une guerre avec Israël de 33 jours (juillet/août 2006) fit plus de mille morts, un million de déplacés, l’aéroport et le port de Beyrouth bloqués pendant deux mois, avec une marée noire sur tout le littoral, une centaine de ponts détruits, les villages et les bourgs de la frontière avec Israël rasés, des milliards de dollars perdus : une ruine pour le pays, une victoire divine pour le Hezbollah qui avait repoussé les chars israéliens. Ou encore, ce fut durant toute l’année 2007 l’occupation de la place des Martyrs par l’opposition en vue de faire tomber le gouvernement Siniora, pro Hariri. Ce qui paralysa la vie économique du centre-ville. Ou encore la vie politique elle-même fut menacée d’asphyxie par  la fermeture du Parlement par son Président pendant dix-huit mois, toujours en vue de faire chuter le gouvernement jugé caduc depuis le départ des ministres du hezbollah. Tandis que les 7/9 mai 2008, les milices Amal et Hezbollah déclenchèrent un soulèvement armé dans Beyrouth Ouest soit plus de cent morts. A cela s’ajoute en janvier 2011, le basculement de la majorité du fait du passage du parti de Joumblatt dans l’ancienne opposition, ce qui déboucha sur la démission du gouvernement et l’extrême difficulté d’en former un nouveau…il n’empêche, la société absorbe ses turbulences et reste mobilisée, du moins la jeunesse qui suscite régulièrement des rassemblements place des Martyrs comme sur la place Tahrir au Caire. Il y a quelques semaines à Beyrouth, dix mille femmes exigeaient la reconnaissance de leurs droits ; ou encore mobilisées par des réseaux sociaux, des cohortes de jeunes convergèrent vers la place pour obtenir l’abolition du régime confessionnel et la laïcisation du statut personnel. Tous annoncent qu’ils recommenceront. L’envahissement de l’espace public fait place à son investissement.

L’investissement de l’espace public

 

Tout d’abord la puissance sociale s’est constituée, elle s’est imposée au cœur de l’espace central en capacité d’affronter le pouvoir. La société rendue impuissante par la menace des geôles et de la torture s’est libérée tout en découvrant sa force. Pour cela il fallut que de proche en proche la foule gagne les lieux centraux et que par agrégations successives le nombre des manifestants ne cesse de croître. Dans le temps de transition qui suit, l’espace public se réinvente comme agora et site d’une affirmation citoyenne qui se déploie d’autant que le Web2.0 l’élargit : ce qui accroît l’espace public et l’affirme comme lieu du débat. Le pouvoir politique n’est plus seul, il apprend à naviguer de conserve avec les manifestations des places centrales.

Le douloureux constat de Samir Kassir, assassiné le 2 juin 2005 à Beyrouth a pu être dépassé. Dans ses « Considérations sur le malheur arabe », il écrivait : « L’impuissance, incontestablement, est l’emblème du malheur arabe aujourd’hui. Impuissance à être ce qu’on pense devoir être. Impuissance à agir pour affirmer votre volonté d’être…Impuissance à faire taire le sentiment que vous n’êtes plus que quantité négligeable sur l’échiquier planétaire… »[14]

Contre l’impuissance et l’injustice, l’intégration de la mort au quotidien par une multitude qui décide de s’exposer en affrontant la police et qui tire de ses morts le regain de son engagement va entraîner l’envahissement des rues et des places jusqu’à atteindre l’espace public central, celui de la place des Martyrs comme celui de l’avenue Bourguiba ou de la place Tahrir. A partir de ce moment, la révolution est engagée et devient irréversible. Le caractère éphémère de la foule s’efface devant ses capacités de retour dans les lieux centraux : là où le pouvoir est alors radicalement contesté dans sa puissance. Cependant et malgré la multiplication des sacrifices, le mouvement des foules peut ne jamais atteindre le centre et se trouver livré à des massacres « périphériques » qui en se répétant maintiennent un affrontement radical avec le pouvoir.

Mais une fois que la puissance de la foule centrale s’est imposée, son effacement n’est pas simple. Car il s’agit de sa dispersion dans la masse au profit d’un « refroidissement » en somme d’une dépression collective qui se traduit tant par le désenchantement que par le retour des disputes. L’unanimité qui s’était manifestée s’efface.

 Les partis et les leaders cherchent alors à représenter « le peuple » en sorte à intégrer sa puissance sous la figure du pouvoir qu’ils cherchent à conquérir. Ce passage est nécessairement réducteur et imparfait. Loin des foules communions, la dispute et les rivalités, les rapports de force se déplacent dans l’activité politique. Cette rationalisation nécessaire est vécue comme une désillusion douloureuse qui alimente une acrimonie vis-à-vis des politiques.

 Désormais la figure unanimiste du peuple rôde dans les esprits comme un fantôme que les nouveaux pouvoirs cherchent à apprivoiser tout en s’en défiant. La transition démocratique ne peut être que problématique.

Au-delà des partis politiques, il importe alors de penser l’investissement de l’espace public comme « le lieu vide du pouvoir », suivant le concept de Claude Lefort[15], là où la puissance sociale se soumet au droit. C’est là l’enjeu de la transition démocratique.

Dans chacune des sociétés arabes en révolte, l’objectif central est aujourd’hui l’établissement d’un espace public comme bien commun, d’où la valeur symbolique des places du centre-ville, là où la parole de l’agora est contagieuse : geste prémonitoire, après la chute de Moubarak, on vit les manifestants de la place Tahrir se mettre à la nettoyer en sorte à lui rendre toutes ses qualités.


[1] Livres de l’auteur en rapport avec l’article :

« Mon malheur arabe » dédié à la mémoire de Samir Kassir. Ed. L’Atalante, Nantes, 2010

« Liban mon amour » ed. Aube 2007

« Beyrouth, la ville, la mort »Aube 2006

« La puissance des foules » PUF Paris 1985

[2] Séminaire de l’ISP à l’USJ de Beyrouth le 23/04/11

[3] Jacques Beauchard « L’architecture du vide/Espace public et lien civil » Introduction et chap. 12 en cours de publication

[4] Jean-Baptiste Beauchard, blog (google) Géopolitique du Moyen- Orient », Jean-Baptiste Beauchard « Les régimes arabes contre la société arabe »

[5] Elias Canetti Masse et puissance ed. Gallimard trad. Paris 1966

[6] Idem p 259

[7] Elias Canetti « Masse et Puissance » op cit. p. 500

[8] Idem p 16

[9] Jacques Beauchard  « L’architecture du vide » en cours de publication……………

[10] Lénine, Lettres de Loin, Œuvres, Editions françaises, p. 330

[11] Tchakotine S., Le viol des foules par la propagande politique Paris Gallimard 1939 p 48

[12] Chefs traditionnels

[13]  En septembre 2006, et face aux morts et aux destructions Hassan Nasrallah le Secrétaire Général du Hezbollah déclare qu’il n’aurait pas engagé l’affrontement s’il avait eu conscience de ses conséquences.

[14] Samir Kassir « Considérations sur le malheur arabe » ed. Actes Sud SINBAD 2004 p 16

[15] Claude Lefort « Essais sur le politique » ed. du Seuil 1986 p.28

3 réponses à “Révoltes et révolutions arabes : contagion et transition

  1. Pingback: Les soulèvements révolutionnaires dans le monde arabe : De l’Oumma à la Fitna | Géopolitique du Proche-Orient. Jean-Baptiste Beauchard

  2. Bonjour,

    Je suis architecte et chercheur en histoire de l’architecture. J’ai fait ma thèse de doctorat sur le Suspens en Architecture, à travers une lecture essentiellement esthétique et psychologique du projet architectural et urbain. Depuis un certain temps, mes recherches m’amènent à m’intéresser à la dimension sociale de l’idée de suspens qui me poursuit et me guide depuis longtemps.
    Ce faisant, j’ai été amené à m’intéresser aux révoltes des places Tahrir et Taksim. Mon point de vue est celui d’un architecte, franco-turc, sur les rapports dialectiques entre la foule révoltée et la place publique, avec l’hypothèse d’une dynamique d’immobilisation au cœur de la révolte; immobilisation où le vide de la place, l’architecture et les infrastructures urbaines auraient leurs rôles à jouer.
    J’ai lu votre article avec un grand intérêt et il m’a en partie inspiré pour un article que j’écris en ce moment moi-même dans le cadre de mon laboratoire de recherche, au LIAT (Laboratoire, Infrastructure, Architecture et Territoire). Mon article qui devrait être publié prochainement s’intitule : « L’atmosphère suspendue des places, retour sur les révoltes de Tahrir et de Taksim ».
    J’aurais voulu éventuellement avoir votre avis dessus et en discuter avec vous.
    Bien cordialement,
    Can Onaner

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