Ethos millénariste et double ennemi

La communion libanaise fondatrice de l’unité nationale.

 

Jacques BEAUCHARD

 

 

 

IL faut bien admettre que le printemps de Beyrouth, le premier dans le monde arabe, s’est effacé, laissant place au désenchantement ? Pourtant le soulèvement du 14 mars 2005 demeure encore inscrit dans les consciences.[1] Le symbole né ce jour-là est irréfragable. La communion physique et spirituelle  a cristallisé  une attitude collective qui recouvre la variété des opinions et des religions : elle demeure inscrite au cœur de la société. La puissance sociale comme l’immense foule  qui la manifestait  était naturellement éphémère et fut cause d’une grande illusion pour ceux qui ne virent pas qu’en se retirant, le soulèvement laissait place à une appartenance qui intégrait la diversité et en tirait vigueur.

Car le symbole identifie, unifie, révèle et universalise ; une fois posé, il ne peut disparaître.  En réunissant plus du quart de la population libanaise,  l’unité du Pays s’est cristallisée et a redonné corps à la nation. Par référence la manifestation a engendré les partis du « 14 mars » qui se veulent porteurs de l’espoir né ce jour-là. Il s’agit de traduire la symbolique issue de la multitude, en somme du peuple,  dans des programmes et une idéologie. Mais ce changement de nature est tel, qu’il a suscité un désenchantement et il ne pouvait en être autrement. On a cru que « l’esprit » de la communion pouvait s’incarner dans la politique des partis ou que « le Conseil national du 14 mars » pouvait en être le médiateur. Ce fut une erreur dommageable et culpabilisante. Dans l’opinion s’est répandue l’idée d’une trahison et la politique porteuse des disputes et des rivalités (en démocratie) est apparue contraire à la symbolique de l’unité politique. L’œuvre grégaire de la puissance sociale en communion ne peut être captée ni par une « plateforme » représentative de la diversité, ni par un parti : l’œuvre du symbole n’est jamais réductible à l’œuvre politique.

Le dixième anniversaire du « 14 mars 2005 » doit permettre de pleinement comprendre cet évènement fondateur : transformé en sacrifice, l’assassinat de Rafic Hariri a donné corps à la communion de tous comme symbole de l’unité populaire du Liban.

Dans « Les formes élémentaires de la vie religieuse » [2]Durkheim avançait que les effervescences et les transes grégaires généraient en elles l’idée religieuse, que les symboles nés de l’effusion donnaient sens au corps social et faisaient mémoire d’un moment primordial. A l’origine de l’unité du Liban, la place des Martyrs fait mémoire des nationalistes arabes et libanais pendus en 1916 par Jamal Pacha, mais, entre ces deux nationalismes, les points de vue sont opposés et cette divergence ne s’effacera que progressivement. En fait, le « 14 mars » va renouer et amplifier les scènes de liesse de novembre 1943 liées à la proclamation de l’indépendance : suivant la prière lancée par Samir Kassir et Gebrane Tueini et unanimement reprise : « Nous jurons par Dieu tout-puissant, chrétiens et musulmans, de rester unis jusqu’à la fin des temps, pour défendre le magnifique Liban ».

Ce serment fait du Liban une religion civile et une promesse. Il reste à comprendre et à traduire cet acte de foi : c’est l’œuvre contradictoire et douloureuse de la politique en démocratie.

 

[1] Beauchard jacques Beyrouth, la ville, la mort. Ed. Aube 2006 cf La ville soulevée p54

Beauchard jacques Liban mon amour .  Ed.  Aube 2007 cf Intifada p42

[2] Durkheim E, Les formes élémentaires de la vie religieuse, Alcan, Paris 1925 p 313-322

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