La dynamique de la guerre et de l’ennemi au Moyen-Orient

L’accord nucléaire avec l’Iran annonce-t-il une neutralisation de la montée des antagonismes vers les extrêmes ou la restructuration des alliances en vue d’un nouveau développement de la guerre ? Prospective difficile à mener tant est serrée l’intrication des conflictualités. Trois grandes coalitions se superposent et multiplient les figures de l’ennemi, alors que l’Irak, la Syrie, le Yémen se disloquent. En se projetant sur un même espace, les coalitions confrontent et mélangent les acteurs. En quête d’un affrontement majeur elles se mettent en cause tous les équilibres. Les armées quittent les casernes, elles se ramifient dans des milices qui elles même se fractionnent dans des clans et s’enterrent dans les ruines, alors que sur les champs de bataille les Etats s’effacent, les ennemis se multiplient. La guerre tourne en rond. Le réveil de l’antagonisme entre Turcs et Kurdes fissure l’Otan tandis que partout sous couvert du double ennemi la mosaïque des petites guerres locales est expansion. D’où l’examen des dynamiques suivantes : I) les trois grandes coalitions ; II) Double ennemi et double millénarisme

Les trois grandes coalitions  

Contre les « takfirites », l’Iran, l’Irak, la Syrie et son allié russe conduisent une première coalition tandis que les américains en fédèrent une seconde contre le même ennemi ; elles partagent un même but mais évitent tout engagement commun, voire elles s’opposent l’une à l’autre. Menacée par les conquêtes houties au Yémen (soutenues par l’Iran) et suivant une troisième coalition  dite « Tempête de la fermeté » l’Arabie saoudite voudrait rallier à sa cause l’Egypte, la Turquie et le Pakistan qui s’associent de loin sans participer aux bombardements. Elle cherche à opposer sa puissance à l’Iran.

  1. La coalition iranienne

Depuis mars 2011, le soutien de Bachar Assad par l’Iran et le Hezbollah libanais et aujourd’hui par la Russie, s’est avéré de plus en plus indispensable à la poursuite des combats contre les rebelles, qualifiés dès le départ de terroristes et traités comme tels. Peu à peu totalement polarisée par la violence, la société syrienne éclate en libérant des rivalités sans fin et remarquablement exploitées par Qasem Soleimani le commandant de la force el-Qods, directement sous les ordres du Guide suprême de la révolution islamique. Aujourd’hui, en Irak, Soleimani a supervisé la libération de Tikrit et soutenu la multiplication des milices chiites en vue de la reprise de Mossoul. Il faut rappeler qu’il organisa au Liban, la branche armée du Hezbollah tout en établissant le quartier-général des Pasdarans près de Baalbek. Depuis, célébrée chaque année à Beyrouth-sud, la fête al-Qods, jadis créée par Khomeini, annonce la libération prochaine de Jérusalem…Ainsi l’Iran anime une dynamique belligène qui domine tout le Moyen-Orient et rallie les minorités chiites qui s’y trouvent disséminées : elle affirme, ce faisant, la montée en puissance de l’empire iranien qui s’implique dans la plupart des guerres civiles de la région au nom de la révolution islamique, comme aujourd’hui au Yémen …. Sur le site Alkhaleejonline, Ali Younsi, conseiller d’Hassan Rohani, (président de la république islamique), aurait déclaré dernièrement : « Nous défendrons tous les peuples de la région car nous les considérons comme faisant partie de l’Iran… ». En fait la généralisation d’un état belligène entraîne une déconstruction qui partout liquide le droit et lui substitue la force, faisant place à un règne millénariste alors que syriens et irakiens fuient en masse. A Bagdad les gens se précipitent sur les gilets de sauvetage et les leçons de natation avant de prendre la route de la Méditerranée.

2) La coalition américaine

La Résolution 2170 du Conseil de Sécurité du 15/08/2014, prise à l’unanimité, désigne al-Qaïda et l’Etat Islamique (EI) comme l’ennemi commun. Pour la première fois, à propos du Moyen-Orient, une grande coalition implique dans le même camp les USA et la Russie mais aussi l’Iran et la Syrie comme alliés potentiels. Dans les jours qui ont suivi la Résolution, soutenue par la Russie et l’Iran, l’aviation syrienne bombarde Raqa ce qui manifeste son engagement contre l’EI. Au nom de la Résolution 2170, Lavrov (Russie), Zarif (Iran), Mouallem (Syrie) soulignent leur coopération quant à la lutte anti-terroriste : ce qui à leurs yeux légitime rétrospectivement le bien-fondé de l’engagement syrien et rend nécessaire son intégration dans la coalition. Ils défendent un ennemi unique et dénoncent le double jeu des américains et de leurs alliés. Cependant, sans la Russie et suivant des degrés divers de coopération avec les USA, une vingtaine de pays vont s’engager dans la guerre au côté du gouvernement irakien et, en Syrie (exception faite de la France), au côté des kurdes voire de l’ASL en vue de réduire l’emprise de l’EI et d’al-Nosra. Ce qui, au fur et à mesure de la montée en puissance de l’EI, préfigure une coalition mondiale autour d’un même ennemi tandis que, en Irak et Syrie, se multiplieront les guerres locales.

3) La coalition « Tempête décisive ».

Au Yémen, depuis mars 2015, la rébellion houthiste de tendance Zaïdite, une branche du chiisme, a pris successivement le contrôle de Sanaa, d’Aden et menace le détroit de Bab el Mandeb, ce qui provoque l’entrée en guerre de l’Arabie saoudite et des Pays du Golfe, en associant l’Egypte qui entend garder l’accès de la mer Rouge. Tandis que la Turquie, accusée par Bachar Assad d’avoir contribué à la chute d’Idleb jusqu’alors contrôlée par le régime syrien, développe une relation belligène avec les kurdes. Des bombardements très meurtriers ont aggravé les combats de rue entre les forces gouvernementales et Ansarullah (houthis), lesquels se sont généralisés sans pouvoir assurer la victoire de l’un ou l’autre camp jusqu’à ce que l’engagement des troupes au sol fasse basculer le rapport de force en faveur de l’Arabie saoudite et du gouvernement. Dès les premiers engagements, al-Qaïda Yemen (Aqpa) s’empara du Quartier Général de l’armée ainsi que du port et de l’aéroport de Moukalla dans le sud-est pendant que des tribus locales s’emparaient de sites gaziers et pétrolifères dans le Hadramaout. Pour l’Arabie saoudite directement menacée, il s’agissait de contrer l’Iran et son ascension. Au Liban, Hassan Nasrallah fit le procès de l’intervention saoudienne et dénonça le nouvel essor d’Aqpa (Al-Qaïda Péninsule Arabique) qui relève de la Résolution 2170 du Conseil de Sécurité mais au Yémen, face à l’Iran et pour l’Arabie, al-Qaïda et l’EI n’apparaissent plus comme l’ennemi premier même si les drones américains poursuivent leurs exécutions. Le tourbillon de la guerre est à l’œuvre.

II Double ennemi et double millénarisme.

Les trois coalitions intègrent la décomposition des sociétés irakienne et syrienne. Elles exploitent les protagonistes d’une variété de conflits tandis qu’un mouvement de terreur, qui est allé s’amplifiant, traverse aujourd’hui tout le Moyen-Orient. Une grande peur pousse devant-elle une masse de réfugiés qui entraîne vers l’Europe ceux qui avaient fui en Turquie, au Liban et en Jordanie. Des sociétés entières se sont défaites, complètement brisées elles jettent sur les routes ceux qui ont perdu leur toit et leurs droits sont dans un état de déshérence. Mais avant de généraliser ce dépassement il faut admettre combien l’effroi millénariste brouille tous les antagonismes et porte l’inimitié aux extrêmes. Du côté des djihadistes comme du côté des milices chiites, la dynamique politique de la puissance est relayée par un mouvement religieux fondamentaliste. Il s’ensuit un bouleversement qui assiste la déconstruction institutionnelle des sociétés. On sait combien, du côté chiite la révolution islamique a tiré toute sa vigueur de cette identification.

La fièvre millénariste a traversé l’ancienne Perse et fait tomber le régime du Shah. On se souvient des foules funéraires qui en 1978 et tous les 40 jours déferlaient dans les cimetières iraniens, toutes possédées par la célébration des martyrs et l’exaltation du sacrifice que célèbre la fête de l’Achoura. C’est dans le grand cimetière de Téhéran de Behesht-e Zahra (le paradis de Zahra en persan) que l’ayatollah Khomeini de retour, prononce son premier discours. Fort du mouvement qui le porte il instaure un régime qui lie religion et pouvoir autour d’un retour aux origines. Toujours dans une perspective politique, tout d’abord chiite la contagion millénariste va devenir sunnite. Il s’agit d’un habillage religieux du militaire : tandis que Khomeini et Nasrallah (Liban) s’affirment tous deux « Sayyed », c’est à dire du lignage du prophète, Abou Bakr al-Baghdadi, le chef de l’EI proclame par son nom et sa qualité, sa filiation avec le prophète. Il s’affirme Calife. En lui, comme pour Khomeini et Nasrallah, le religieux et le politique ne font qu’un. En outre, comme chef de l’oumma, il est en capacité de rassembler plus d’un milliard de croyants. En parallèle, Khomeini, en tant que pontife suprême, incarne la continuité entre le ciel et la terre. Dès lors, du fait de l’unicité de Dieu, le calife Ibrahim et le Guide Suprême soutiennent une rivalité radicale et ordonnent deux millénarismes absolument contraires l’un à l’autre. Ainsi, au niveau populaire, l’affrontement en cours n’est pas tout d’abord entre société Sunnite et société Chiite mais entre deux voies stratégiques du millénarisme islamique qui toutes deux hypostasient le martyr et entretiennent un radicalisme révolutionnaire. Porteurs d’une même vision extrême, les deux mouvements pensent l’avenir à travers l’apocalypse : ce faisant ils manifestent la crise profonde des sociétés qui se dé constituent.

Depuis 2011, par étapes successives, le régime syrien et ses alliés, pasdarans et hezbollah, ont exaspéré l’extrémisme islamique : l’ennemi-terroriste est devenu dominant. Ce qui légitima le pire. Pour Bachar Assad, dès le départ, il s’est agi de globaliser le conflit tout en le portant aux extrêmes. « L’ennemi-terroriste » a justifié le recours à toutes les violences : sa seule présence entraîne la destruction de la société là où il se cache. De bombardement en bombardement, à part quelques ilots dont Damas, toute la société civile s’est trouvée détruite. Les souffrances et le martyr ont développé une société sacrificielle. L’idée d’un salut passant inéluctablement par la mort s’est imposée. Ceux qui survivent savent qu’ils doivent traverser les pires épreuves et finissent par attendre une catastrophe salvatrice. Beaucoup choisissent de fuir en prenant tous les risques. Le futur passe par la mort, le salut par le chaos. Au gré de la guerre civile et suite à la chute de Saddam Hussein, ce climat de fin du monde s’est étendu à l’Irak. En Syrie comme en Irak, sous l’impulsion des mercenaires de dieu, la déconstruction institutionnelle à l’œuvre a favorisé un éthos millénariste et l’attente d’une théocratie. En Syrie, les katibas extrémistes se sont multipliées tandis que les rangs de l’ASL ne cessaient de s’éclaircir. Ce déclin n’est pas seulement l’expression d’une division mais surtout la manifestation d’une mimétique polarisée par la nécessité d’un passage cataclysmique qui monnaye la mort comme signe de rédemption. Ainsi par contagion la torture et la prison entraînent l’adhésion au djihad qui précède l’adhésion à l’Islam. Il s’agit d’une incandescence millénariste pleinement exploitée par le Califat de l’Etat Islamique (EI) ; au milieu de la peur qui s’est répandue et qu’ils attisent, les combattants de l’EI forment des groupes en fusion, prêts au sacrifice suprême : ils ne craignent rien. L’espace qu’ils dominent est sous l’emprise d’une transgression illimitée qui entretient la fascination nécessaire au sacrifice de soi. L’EI n’est pas d’abord un Etat mais une transe collective qui se nourrit de ses meurtres et de ses martyrs. Tous les tiers sont condamnés. L’autre est l’ennemi. Pour les djihadistes, le rebelle comme le soldat du régime est un mécréant qui mérite la mort. L’ennemi radical est partout. En outre le champ de bataille est désormais la société elle-même qu’il faut abattre, y compris dans sa mémoire. Les djihadistes comme les soldats et les milices du régime sont devenus urbicides. L’horreur les fait prospérer. Sans doute est-il possible d’isoler des cibles militaires : colonnes de 4×4 dans le désert, positions fortifiées, dépôts de munition ou raffineries de pétrole voire repérage des chefs mais toutes ces cibles ne doivent pas cacher la fièvre millénariste qui se propage au Moyen-Orient et par le monde, attirant la jeunesse dans un combat sacrificiel. Le camp de Yarmouk (8km du centre de Damas) met en évidence ce destin tragique. Devenu un des quartiers sud de la Capitale, sous l’effet de son siège, il s’est transformé en camp de concentration. Encerclé par les forces du régime qui le bombardaient, il est passé de 160 000 à 18 000h et ce réduit palestinien s’est trouvé brièvement conquis par l’EI ; ce qui a déplacé le conflit au profit du régime. Soutenus par le Hamas et afin de s’opposer à l’EI, les combattants palestiniens du camp se sont alors rapprochés de l’armée de Bachar qui pourtant les avait affamés. Sous la pression du pire, ils abandonnaient la dialectique du double ennemi.

Mais avant de généraliser ce dépassement il faut admettre combien l’effroi millénariste brouille tous les antagonismes et porte l’inimitié aux extrêmes. Du côté des djihadistes comme du côté des milices chiites, la dynamique politique de la puissance est relayée par un mouvement religieux fondamentaliste. Il s’ensuit un bouleversement qui assiste la déconstruction institutionnelle des sociétés. On sait combien, du côté chiite la révolution islamique a tiré toute sa vigueur de cette identification.

Pour les djihadistes l’ennemi est un apostat qui mérite la mort au même titre que le soldat du régime, mais à Tikrīt en Irak, dans leur reconquête, les miliciens chiites pillent et assassinent les familles sunnites : la pire des violences est réciproque et symétrique. Les trois coalitions à l’œuvre contribuent à l’entretenir au gré d’une déconstruction institutionnelle remarquable.  Un cyclone s’est formé: il attire la jeunesse du monde entier et jette les populations locales à la mer.

Jacques Beauchard

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