L’identification de l’ennemi

L’IDENTIFICATION DE L’ENNEMI, AUJOURD’HUI EN ECHO AU LIVRE DE JEAN-YVES LE DRIAN « QUI EST L’ENNEMI ? »   JACQUES BEAUCHARD  « Qui est l’ennemi ? », en répondant à cette question, le livre du ministre de la Défense précise les implications stratégiques de la France et en quelques pages renouvelle l’approche du sujet. Ainsi, le recours à l’histoire et l’analyse des concepts clés sont posés comme prolégomènes au traitement « d’un état de guerre qui ne ressemble à aucun de ceux que notre pays a connu par le passé » (p11). D’où la nécessité de reconstruire un regard essentiel pour l’Etat et la protection de chacun. Mais penser l’ennemi ne revient-il pas, quelque part, à soutenir un engagement politique, en somme à se risquer dans une prise de parti, au milieu d’un monde commun, voire politique où il est d’usage de se croire sans ennemi, à preuve le programme des partis qui lui accorde peu de place? Il s’agit donc de dépasser un déni ordinaire. Avec Fukuyama on avait pu penser à « La fin de l’histoire » : l’effacement du conflit Est-Ouest promettait un avenir irénique à la démocratie libérale ; cette illusion hégélienne s’est dissipée sans pour autant laisser place à une nouvelle lecture des dynamiques conflictuelles partout à l’œuvre. En France, chez la plupart des intellectuels, l’analyse de l’hostilité internationale est restée confisquée par le paradigme de la domination ou celui du mal, ce qui réduit à priori l’ennemi aux causalités de l’aliénation ou à celles d’un ordre moral ; tout en rejetant les auteurs qui lui accordent une place fondamentale. Quant à l’opinion publique, protégée par la mise sous le boisseau des relations internationales, elle se croit immergée dans une paix définitive, d’autant que la fin de la guerre froide (aujourd’hui relancée) a mis la dissuasion nucléaire sous le seul règne de l’ennemi fictif. Dans ce contexte les figures  de l’ennemi restent impensées. Ce qui, paradoxalement, nous expose à de grands dangers.  La reconnaissance de l’ennemi    Première conséquence de la dynamique conflictuelle rappelée par Jean-Yves Le Drian : l’émergence d’un ordre international à travers les batailles de l’histoire et les traités qui y mirent fin. Ainsi, les traités de Wesphalie, en 1648, fondent la reconnaissance de la souveraineté de chaque Etat, ce qui induit un nouvel ordre qui limite l’intrusion des rivalités au cœur des sociétés. La référence suggère combien la reconnaissance de l’ennemi s’inscrit dans la recherche de la paix. On admettra alors des effets pervers, contraires au but recherché. Ainsi, les traités de Wesphalie ont aussi conforté l’émiettement de l’Allemagne. Celui-ci se trouvera ensuite dénoncé et servira d’argument belligène. Le traité de Versailles, qui met fin à la Première Guerre mondiale, crée la Société des Nations mais impose aussi un remaniement territorial et des clauses financières qui seront ressentis comme un diktat insupportable dont s’emparera le populisme allemand. La Seconde Guerre mondiale va déboucher sur la guerre froide, la dissuasion nucléaire, mais aussi donner naissance au Conseil de Sécurité de l’ONU comme organe de neutralisation des différends. « Aux termes de la Charte qui reprend les valeurs des Nations Unies, il n’y a donc plus d’autre ennemi légitime que celui qui est conjoncturellement agresseur » (Le Drian p19). Déjà, sous Richelieu, l’interdiction des duels était corrélative de l’affirmation de l’Etat, comme seul détenteur de la violence : la souveraineté excluait l’existence de l’ennemi intérieur, seuls peuvent s’y manifester des adversaires, tant toute dispute demeure soumise au droit. A l’échelle mondiale, à travers le Conseil de Sécurité, les Nations Unies cherchent aujourd’hui à maintenir un ordre mondial toujours traversé par des rivalités qu’il s’agit de limiter. A travers son analyse le ministre rappelle qu’à partir de la Révolution française une puissante dynamique conflictuelle s’était mise en marche. Née à Valmy, elle donna naissance à la mobilisation en masse et au « citoyen-soldat », ce qui, en Europe, entraîna le conflit des nations et la montée aux extrêmes (p 17). Le peuple en armes s’imposa aux sociétés et les opposa, l’ennemi prit un caractère héréditaire, la guerre devint absolue, et, elle-même, évolua en guerre totale. « L’hostilité s’étend au-delà des masses de combattants pour envahir chaque foyer de France et d’Allemagne. »(p 18). C’est cette dynamique qui fut suspendue par le Conseil de Sécurité des Nations Unies.  Ainsi l’analyse se développe à travers le rappel d’un double mouvement entre les figures de la guerre et celles de l’ennemi d’une part et celles des institutions d’autre part. Pour autant les figures de l’ennemi ne cessent pas d’être réinventées, d’où la nécessité de poursuivre leur surgissement à travers une variété de formes. Ainsi, au cours de la Seconde Guerre mondiale on vit se développer une nouvelle forme de combat, d’emblée asymétrique. Elle s’affirma à travers la Résistance, suivant la figure multiséculaire du partisan. Celle-ci mobilise un type d’ennemi qui cultive l’irrégularité et la déstabilisation, l’action individuelle et en réseau.  Par nature il échappe au Conseil de Sécurité et se retrouve aujourd’hui au cœur de la stratégie de Daech désigné comme notre ennemi, par Jean-Yves Le Drian (P 27). « Faire face à l’ennemi aujourd’hui » (p28)  « L’ennemi est pour nous une menace qui se concrétise » (p28). Il faut ajouter que la menace a toujours alors pour enjeu une destruction mortelle et implique un face à face qui met en cause la survie des ennemis qui s’affrontent. Ce qui conduit le ministre à préciser que pour la France et dans le cadre de l’Etat de droit, Daech est un « ennemi conjoncturel » (p 29) explicitement lié à la menace qu’il exerce sur nous, alors que du point de vue de Daech nous faisons partie des ennemis structurels (p29) : c’est ce que nous représentons et ce que nous sommes, qui doit être détruit. Contre les « judéo-croisés », Daech soutient un engagement religieux extrémiste qui implique l’éradication de la mécréance. Daech défend une vision apocalyptique qui passe par le mépris de la vie et l’apologie de la fin des temps. Le martyr de l’attentat suicide en est témoin. Si la désignation de l’ennemi ne fait pas de doute, par contre et toujours pour le ministre, la stratégie à adopter soulève des difficultés, tant cet ennemi est hybride (p 30) et ceci pour trois raisons.  1) Daech est un « proto-Etat », d’où une faiblesse mais simultanément, son idéologie et sa communication lui confèrent un caractère insaisissable, il est simultanément territorial et a-territorial.  2) « Le djihadisme est une nébuleuse de mouvements de taille et d’efficacité diverses, qui opère par-delà les frontières, jusque sur notre sol. » (p32) Emanation de Daech, les commandos terroristes, tels ceux du 13 novembre, « ne viennent pas prendre des otages, ou négocier une contrepartie ; ils recherchent seulement et délibérément le plus grand carnage possible. » (p33) Mais, le ministre tient à préciser qu’il n’y a pas pour autant d’ « ennemi de l’intérieur », car le terroriste sur le territoire national est un criminel, et doit être traité comme tel.  Admettre l’ennemi intérieur revient à mettre en péril l’Etat et son monopole de la violence. Simultanément il faut observer que la nébuleuse Daech, comme celle d’Al-Qaïda suscite des métastases militaires qui menacent des régions entières comme celles du Sahel. 3) Enfin Daech soutient une forme extrême de l’islamisme, c’est plus qu’une religion politique, car c’est au nom d’Allah qu’elle proclame le Califat qui s’impose au monde musulman, et qu’elle condamne ceux qui ne le reconnaissent pas, mais surtout, elle décline une eschatologie du jugement dernier qui implique l’apocalypse. « Dabiq », nom du magazine de propagande, annonce qu’il n’y a plus que deux camps, celui de l’Islam et celui de l’incrédulité et de l’hypocrisie. Dabiq c’est aussi le nom du site de la bataille finale entre ces deux forces. Le passage par la mort se confond avec l’entrée au Paradis. Cette parole de feu passe bien sur internet ; elle fascine, elle est naturellement totalitaire. Elle possède « une résilience potentiellement  supérieure à celle des totalitarismes séculiers du XXe siècle. » (p 40). D’où une stratégie mondiale qui associe aujourd’hui 63 pays, dont plusieurs Etats du Proche Orient, et deux organisations internationales -l’Union européenne et la Ligue arabe.(p41)  « Vaincre l’ennemi » (p41) et « Aller au-delà de l’ennemi présent »(49) Ces deux chapitres se suivent et se tiennent, car nous sommes déjà rentrés dans le bouleversement des équilibres et entraînés au-delà de l’ordre occidental. Autrement dit, le traitement de Daech ne peut être isolé de l’identification des ennemis qui l’entourent et des rapports qu’ils entretiennent entre eux. Il faut alors, et cela est nouveau, admettre que l’ennemi de notre ennemi peut être aussi notre ennemi. Par exemple Al Qaïda est notre ennemi et simultanément celui de Daech et tous deux combattent la Syrie de Bachar Assad. Les frères Kouachi signèrent l’attentat Charlie Hebdo au nom d’Al Quaïda Yemen et ce faisant nous désignèrent comme leur ennemi. Ou encore en retirant notre ambassadeur de Damas nous nous sommes positionnés comme ennemi de Bachar Assad, au point que nous nous sommes interdit d’intervenir en Syrie contre Daech pour ne pas le soutenir.  Il y a là une réelle complexité polémogène qui rend caduque la désignation  d’un ennemi unique, du moins dans le cadre Moyen-Orient.    Le monde bipolarisé par la guerre froide a laissé place à un monde multipolaire qui se décompose suivant des ensembles géopolitiques. Le plus souvent polarisés par un leadership dominant qui tend à agréger les antagonismes et à induire une polarisation. C’est le cas de l’Alliance Atlantique, ou jadis du pacte de Varsovie, aujourd’hui de la Grande Russie dans l’espace euroasiatique, de la Chine et des USA dans l’espace asiatique/Mer de Chine. Mais il n’en va pas de même pour le Proche Orient qui a pris la suite de l’empire Ottoman et de son éclatement. Il regroupe l’Irak, la Turquie, l’Arabie Saoudite, le Yémen, la Jordanie, la Palestine, Israël, la Syrie, le Liban, l’Egypte, et même l’Iran et l’Afghanistan à l’Est et la Libye à l’Ouest.  Par opposition aux ensembles géopolitiques précités, le Proche Orient n’est pas polarisé. C’est une zone sismique caractérisée par plusieurs foyers belligènes en cours d’éruption. Sous l’impulsion de l’Arabie Saoudite et de l’Iran, l’antagonisme Sunnite/Chiite s’y déploie en partie, tandis que les Révolutions arabes qui s’y sont produites successivement ont libéré des dynamiques émeutières. L’Irak et la Syrie sont devenus des foyers de guerres civiles où Daech et Al-Qaïda et toute une variété d’organisations rebelles, ont trouvé dans la faillite des deux Etats les ressources nécessaires à leur développement. Cet espace polémogène suscite des coalitions qui se superposent sans toutefois que s’opère une bipolarisation qui induirait le face à face de deux ennemis au plan le plus général. Cependant on admettra un double millénarisme qui imprègne le monde musulman. Dans les deux cas il s’agit d’un retour aux origines et d’une exaltation du martyr qui inspire deux extrémismes contraires. On se rappelle que la révolution iranienne a été soutenue par des foules qui tous les 40 jours se rassemblaient dans les cimetières iraniens et on sait que la célébration du martyr se trouve au cœur de la fête de l’Achoura. C’est dans le grand cimetière de Téhéran de Behesht-e Zahra (le paradis de Zahra) que l’ayatollah Khomeini, de retour, prononça son premier discours. Pour lui, il faut en revenir aux temps premiers, à la bataille de Karbala, accepter le sacrifice de la vie pour parvenir au ciel.  Tout d’abord Chiite, la contagion millénariste va devenir Sunnite suivant une eschatologie du martyr et du retour au Prophète ;  Abou Bakr al-Baghdadi qui se proclame Calife, affirme par son nom sa filiation à celui-ci, tandis que Khomeini comme Nasrallah se donnent tous deux Sayed, c’est-à-dire appartenant au lignage du prophète. Pour eux comme pour le Calife Ibrahim, le religieux et le politique ne font qu’un. Du fait de l’unicité de Dieu, le Calife et le Guide Suprême (aujourd’hui Khamenei) soutiennent une rivalité radicale et ordonnent deux millénarismes contraires. Tous deux hypostasient le martyr et entretiennent un radicalisme révolutionnaire qui ne saurait être confondu avec les sociétés chiites et sunnites.   Il est ainsi nécessaire de distinguer trois plans : le Proche Orient, celui de chaque Etat, et la conflictualité interne à chacun. Si la lutte contre Daech traverse les trois niveaux, elle se développe dans chacun de ceux-ci de façon spécifique.  Au plan de l’espace Proche-Orient la compétition Sunnite/Chiite cherche à infiltrer tous les antagonismes suivant la rivalité entre Arabie Saoudite et Iran. L’ancienne Perse vise à restaurer son espace de puissance. Tandis que l’Arabie Saoudite voudrait affirmer son leadership au sein du monde arabe. Simultanément la rivalité entre Russes et Américains épouse en partie la compétition Chiites/Sunnites. Cependant aucune bataille directe ne se déploie sur ce plan. La double rivalité infiltre les antagonismes internes aux Etats et soutient les interventions militaires à l’œuvre en Irak et en Syrie. Malgré l’abolition de leur frontière proclamée par Daech, les deux Pays mettent en scène des dynamiques conflictuelles spécifiques où les figures de l’ennemi se composent différemment. Bien que très affaiblis les deux Etats sont toujours porteurs d’unités politiques distinctes. En Irak, dans la province d’Al-Anbar la guerre civile, entre tribus sunnites et milices chiites gouvernementales, qui s’était traduite par la mainmise de Daech sur Falloujah, s’inverse aujourd’hui par la reconquête effectuée par l’armée irakienne et des tribus sunnites ralliées, alors que les milices chiites assurent l’encerclement. Menées par les américains, les forces aériennes, dont les forces françaises et britanniques, ont appuyé les combats. A Falloujah, Daech s’est imposé comme ennemi commun. L’Iran, la Russie, les USA et ses alliés, jouaient dans le même camp. Daech correspond ici à l’ennemi désigné par le ministre de la Défense. Cependant des rumeurs de massacres de populations sunnites, commis par les milices chiites, la présence du général iranien Qasem Soleimani, fait réapparaitre une autre guerre dans la guerre. Ce qui complexifie l’intervention française voire celle de la Coalition évoquée par le ministre (p41). Sur le site de Mossoul, même situation, avec en plus l’intervention nécessaire des Kurdes du PDK alors que ceux-ci entraînent l’hostilité turque ; ce qui nous concerne puisque l’OTAN nous rend solidaire de la Turquie.  Mais c’est en Syrie que s’affirme encore plus nettement la complexité de l’ennemi. Dans le nord du Pays, non loin de la frontière turque, sur l’axe qui mène à Raqqa, capitale de Daech en Syrie, le siège de Manbij préfigure celui de Raqqa. On y observe l’ambiguïté du triangle USA+coalition/Turquie/ Kurdes à propos du Rojava (Kurdistan Ouest). Les Kurdes visent la jonction des trois cantons qui forment l’entité du Rojava, ce qui rencontre l’opposition absolue de la Turquie. D’où la création des Forces Démocratiques Syriennes (FDS) conseillées par les Forces spéciales américaines qui intègrent les kurdes au milieu de Forces rebelles arabes et turkmènes, afin de prévenir le nettoyage ethnique et l’hostilité turque. Face à cette menace, la Turquie facilite les contre-attaques de Daech, tout en se trouvant frappé durement par les attentats terroristes de celui-ci. La même figure complexe de l’ennemi va s’affirmer à Raqqa avec cette fois, au sud, l’intervention de l’armée syrienne soutenue par le Hezbollah et les Russes, sachant que par l’engagement de son aviation et peut-être ses conseillers militaires, la France se trouvera impliquée dans la bataille.  De fait, la complexité de cette dynamique conflictuelle singulière tient à l’apparition sur les terrains de combat d’un double ennemi qui ne cesse pas de se reproduire. Nos interventions contre Daech et le Régime de Bachar Assad, s’intercalent entre Kurdes et Turques, voire entre groupes rebelles en lutte, ou encore entre Iran et Arabie Saoudite, voire Russes et Américains. Ici, l’identification de l’ennemi doit être conduite au cas par cas et son caractère double doit être pris en compte.  Face à l’ennemi                En conclusion et comme le dit Jean-Yves Le Drian, la question de l’ennemi doit sans fin être reposée. D’autant que la guerre se déploie désormais au-delà des règles. N’assistons-nous pas tous les jours, en Syrie, au bombardement des marchés et des hôpitaux ? La stratégie la plus avancée combine tous les genres et tous les moyens, classiques (guérilla, frappe aérienne, cyber mais aussi nucléaires…), des actions prohibées (biochimiques, terroristes…et « des attaques médiatiques, commerciales ou encore culturelles, qualifiées d’ « actions de guerre non militaires » ».  Il nous faut faire face à un « brouillard de la guerre » (p 52). Ce qui oblige à revisiter tous les concepts anciens. « La paix, la crise, et la guerre se succèdent comme les trois états de l’eau selon la température (gaz, liquide, solide). Ces trois états peuvent désormais coexister en même temps. » (p 70). Les nouvelles dynamiques conflictuelles, dont celle du Proche Orient, nous contraignent ainsi à repenser stratégie et diplomatie concomitamment à une nouvelle identification de l’ennemi : entre criminalité, terrorisme et double ennemi.  Ce sont aussi tous les paradigmes du Renseignement qui sont à reposer.

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