L’Etat et l’ennemi intérieur

Les Politiques.

L’Etat apparaît à la Renaissance sous la plume de Jean Bodin comme « puissance de commandement, absolue, indivisible et perpétuelle » et celle-ci sera incarnée par Henri IV quelques dizaines d’années plus tard : il s’agit d’une création historique qui après une phase d’expansion et des ruptures induites par les moments révolutionnaires, semble entrée dans une phase de déclin. Aujourd’hui, suivant l’organisation de l’Union européenne, on assisterait à l’affirmation d’un Etat bureaucratique. Au cours de ces trois phases, je veux montrer combien le rapport à l’ennemi intérieur a polarisé la construction étatique et peut être, à l’avenir, pourrait, paradoxalement, contribuer à sa disparition. Déjà,  les ruptures révolutionnaires ont mis en évidence la conquête de l’Etat par un groupe ou un parti, ce qui le fit disparaitre, momentanément, comme tel. Ainsi, durant quelques mois au printemps 1794, le Comité de Salut Public s’était attribué tous les pouvoirs afin d’exercer la terreur à l’encontre des ennemis du peuple tout en conduisant la guerre contre les armées coalisées : l’irradiance de l’ennemi était totale. Dans les temps présents, je voudrais montrer comment s’opère la maintenance de l’ennemi et même préciser son omniprésence, y compris lorsqu’il s’efface de la conscience commune ou paraît étranger aux modes d’organisation de l’Etat alors que, paradoxalement, l’évanescence du monopole de la violence pourrait entrainer  l’éclatement de celui-ci.    I Contre l’ennemi intérieur : l’affirmation de l’Etat L’Etat s’est construit comme la forme institutionnelle du prince autour de la neutralisation de l’ennemi intérieur. Ainsi l’affirmation de la souveraineté par la puissance de la loi appliquée à une unité politique fut, sous l’impulsion des « politiques », l’œuvre d’Henri IV et ceci,  afin de mettre fin aux guerres de religions en interdisant les Ligues dont les batailles avaient déchiré la deuxième moitié du XVIème L’organisation coutumière du pouvoir royale se transforma en affirmant ainsi son caractère absolu qui excluait l’hostilité intérieure du royaume. Il s’est agi de mettre fin au système féodal qui laissait libre champ aux guerres privées. Dans son Testament Richelieu rend compte de cet impératif : « Les Huguenots partageaient l’Etat avec le Roi ; les Grands se conduisaient comme s’ils n’eussent pas été ses sujets, et les plus puissants gouverneurs de province, comme s’ils eussent été souverains en leurs charges ». Ce qui, en raison des intérêts, laissait la possibilité de livrer bataille tandis que  l’ennemi intérieur et l’ennemi étranger se confondaient parfois, ce qui  conduisit Richelieu à défendre des frontières intangibles dites alors naturelles, et ce,  afin d’affirmer l’unité interne. Il fallait, par exemple, exclure les inimitiés liées aux conflits de succession tout en affirmant la territorialité de l’unité politique. L’ennemi est rejeté à l’extérieur tandis qu’il est dénié à l’intérieur. Ainsi Richelieu, ou du moins l’Etat qu’il construisait, ne pouvait admettre sur le territoire français la présence de groupements autonomes armés, disposant de forteresses en contact avec des gouvernements étrangers. Seul l’Etat devait détenir l’exercice de la violence ce qui conduisit naturellement à interdire le recours au duel qui fut assimilé à un crime de lèse-majesté.  Sous Louis XIV, encore enfant, la Fronde avait montré la persistance de l’inimitié intérieure entretenue par les Grands du royaume. L’affirmation d’un pouvoir souverain supposait que la noblesse fut réduite à l’état de groupe subordonné, d’où la création de la Cour et de son étiquette.  Le rejet de l’ennemi intérieur corrélatif du pouvoir absolu conduisit à affirmer la nationalité et simultanément la citoyenneté comme fidélité à l’Etat. Il s’agit d’une construction lente qui vise à conférer à l’Etat le monopole de la violence et qui simultanément, lui donne existence tout en engendrant les guerres nationales. La lutte contre la féodalité a contribué à imposer, peu à peu, un espace égalitaire entre tous les tiers autour desquels s’organise la société. A l’opposé des franchises, privilèges ou immunités des communautés, des ordres ou des sociétés intermédiaires, la volonté générale, comme philosophie de l’Etat, sera décliné par Rousseau comme l’expression globale des volontés individuelles, indépendamment de toute délégation. II Rupture de l’Etat et retour de l’ennemi intérieur  Sous la pesée de la guerre et des foules, en particulier celles des Sans-culottes : le Comité de salut public fit de la vision rousseauiste une utopie qui identifiait ses membres à la volonté du peuple. Hors de celle-ci tout opposant était un ennemi. La communion se substituait à toute institution et cette fusion tira sa force de la terreur.  Ainsi, contre les partisans de la tyrannie St Just en appelle à la liquidation de l’ennemi intérieur : « purgez la patrie de ses ennemis déclarés….tout ce qui n’est pas respect du peuple est un crime et doit être poursuivi sévèrement » . Il faut que le gouvernement « mette tous les ennemis de la liberté dans l’impossibilité de lui nuire à mesure que les gens de bien périssent » . « Car depuis que le peuple français a manifesté sa volonté, tout ce qui lui est opposé est hors le souverain : tout ce qui est hors le souverain est ennemi. »  Ainsi dans son Discours sur le jugement de Louis XVI, il affirme que le Roi n’a pas à être jugé en simple citoyen mais qu’il « doit être jugé en ennemi, que nous avons moins à le juger qu’à le combattre. » . Mais l’exécution du Roi entraîne aussi la mise à bas de l’Etat qu’il incarne. Le monopole de la violence se désintègre tandis qu’elle se généralise.  A l’instigation de Lénine ; la révolution d’octobre se logera dans la matrice française du Comité de salut public pour légitimer « la dissolution d’une Assemblée élue, l’illégalité devenue système, la terreur comme instrument de pouvoir. »  Lénine espère « éviter les inconvénients de la bureaucratie et du parlementarisme, et réaliser autant que possible ce gouvernement du peuple par le peuple qui est pour lui, comme pour Jean-Jacques Rousseau et pour Robespierre, le propre de la démocratie véritable. »   La communion avec le peuple légitime l’organisation d’un Etat-parti qui devra faire la chasse à l’ennemi jusqu’en son propre sein, afin de se régénérer tout en exaltant la puissance du chef. Ici la volonté globale réduit l’individu à l’infinitésimal et la collectivité à l’infini . L’irradiance de l’ennemi intérieur conduit à l’établissement d’une société totalitaire. Un nationalisme tribal et identitaire va porter l’unité politique aux extrêmes et mettre en procès des boucs émissaires dont le sacrifice est exigible. Tissée par toutes les volontés l’idée de nation exprime en elle la volonté globale et peut s’exercer contre ceux qui lui sont contraire. On sait que le juif prit la place de l’aristocrate comme ennemi de la nation .  Celui-ci offrait la matière idéale à la rationalisation d’un complot mondial, comme le musulman aujourd’hui qui peut être désigné comme celui qui menace la communauté et qui doit être mis sous surveillance. Comme le juif, le musulman c’est l’autre qui se prête à fixer sur lui la haine liée au complot terroriste qui se veut islamiste. Aujourd’hui, au nom de la laïcité, l’usage sur les plages du « burkini » est dénoncé et peut faire l’objet d’une verbalisation en fonction d’un arrêté du maire. Mais la plage appartient à l’espace public où « l’autre » à le droit de libre circulation ; cependant, le recours à la laïcité permet d’isoler un comportement islamiste tout en mettant en cause le droit de s’habiller à sa guise. Paradoxalement l’exigence de laïcité contrarie ici l’exigence de liberté propre à l’espace public : ce qui a été affirmé par l’arrêt rendu le 26 aout par le Conseil d’Etat qui a dénoncé l’arrêté du maire de Villeneuve-Loubet comme « une atteinte grave et manifestement illégale aux libertés fondamentales… » . La suite des attentats et de la guerre contre Daech alimentera d’autres polémiques autour de l’islamisme qu’il s’agit d’éradiquer au risque de frapper les musulmans comme boucs émissaires.   Ainsi, dans une ambiance de Salut Public, la lutte légitime contre Daech et les attentats, peut se trouver aspirée dans un immense tourbillon grégaire, tout d’abord suscité pour des raisons électorales mais qui risque de laisser place à une transe collective.  III  L’Etat bureaucratique au risque de la violence. L’Etat est partout, pris dans la multiplication des normes et des lois qui s’ajoutent aux règlements de l’Union européenne, il apparaît de plus en plus faible, de plus en plus contesté et mal à l’aise dans ses responsabilités au milieu de l’hostilité. L’Etat et ses services sont, tour à tour, dénoncés pour leur incapacité à prévenir les menaces. Par exemple en rapport à l’attentat du 14 juillet à Nice, la direction de la Police nationale, suite à son évaluation des moyens mobilisés, affirme que les mesures prises étaient efficientes sachant que l’attaque d’une voiture kamikaze n’avait pas été retenue comme une menace qu’il fallait prévenir. Cette impasse n’est pas interrogée. Par ailleurs, on sait que Nice est l’une des capitales de la visio-surveillance et pourtant le camion frigo de 19 tonnes qui était en repérage sur la Promenade les 12 et 13 juillet, bien présent sur les écrans, n’a pas été interpellé alors qu’il était en infraction : ce qui n’a jamais fait l’objet d’une explication voire de nouvelles instructions. La commission « Sécurité » qui supervisait les moyens de l’Etat et de la Ville n’avait pas jugé bon de reproduire les mesures préventives mis en œuvre par la Fan-zone entre la place Massena et la Prom ; notamment furent négligés les plots en béton qui en bloquaient l’approche : ils n’ont pas été retenus pour défendre l’entrée de la Prom, tant du côté voiture que du côté piéton. Les responsabilités du Préfet et du Responsable de la sécurité de la Ville de Nice ont contribué à bloquer l’analyse des défaillances : ainsi il n’a pas été question d’interroger l’identification de la menace telle que posée puisque celle-ci avait été cadrée par les normes en vigueur. Aucune analyse critique de la responsabilité n’a eu lieu, tant, tous les moyens disponibles avaient été engagés en fonction du cadre retenu. Corrélée aux rivalités électorales, seule la polémique politique s’est imposée.  L’identification de la menace mobilise des services puissants que l’Etat ne sait pas projeter sur des sites locaux, en vue d’une collaboration interactive et horizontale. A l’évidence celle-ci n’aurait pas laissé grande ouverte la Promenade des Anglais. L’hypothèse d’une voiture ou d’un camion kamikaze aurait été retenue. Car il ne s’agissait pas d’une action terroriste exceptionnelle mais de la reproduction d’une figure classique en Irak et en Syrie. Le 14 Juillet, la foule du feu d’artifice et la Prom, offraient a priori une conjoncture symbolique attractive. En l’occurrence, le massacre, 84 morts et 300 blessés, aurait pu être évité.  La prévention interactive de l’attentat suppose l’effacement momentané des féodalités locales et le développement des collaborations interactives souhaitables. Des agents situés dans la verticalité de leur hiérarchie   pourraient se projeter sur un site virtuel organisé en vue de l’identification de la menace. A titre précurseur, des cibles témoins pourraient être retenues et donner lieu à des séquences opérationnelles, limitées dans le temps, elles initieraient une nouvelle manière d’être de l’Etat. En cas d’attentat, une configuration semblable pourrait être retenue pour gérer la communication avec le public et les média. D’autant que celle-ci sortirait de l’anecdotique et enrichirait la réflexion collective, en aval et en amont de l’émotion ; ce qui n’est pas le cas aujourd’hui où seuls les média imposent leurs points de vue. Mais face à la complexité hiérarchique de l’Etat et à son inertie, les attentats futurs vont servir de déclencheurs à des colères telle celle qui s’est amorcée à Nice à l’occasion de la venue de Manuel Vals. A la faveur de l’élection présidentielle à venir, les polémiques vont prendre de l’ampleur. Paradoxalement la contestation de l’Etat s’imposera au point de porter une réforme constitutionnelle. Parallèlement, on verra des foules se former mues par des colères et une volonté de renversement. Activés et légitimés par la diatribe politique, des groupes en fusion serviront de moteur à une explosion révolutionnaire. La tentation du renversement du pouvoir ou du changement de constitution pourrait mener à une seconde Révolution nationale. Les soulèvements du Printemps arabe ont montré la puissance des foules ameutées et leur difficile maîtrise, mais surtout elles ont mis en évidence, la métamorphose des manifestations qui, au fur et à mesure de leur ampleur, tendent vers les extrêmes.  Les leaders des premiers temps cédant la place à d’autres plus radicaux .  Ce soulèvement grégaire est recherché par Daech comme preuve d’une violence qui échappe à l’Etat. Daech finira par perdre mais l’avènement d’une Révolution nationale anti musulmane sera la manifestation de sa victoire avant sa disparition. Cette catastrophe sera aussi le triomphe d’acteurs politiques fascinés par la conquête du pouvoir, loin du politique qui a pour objet permanent « la maîtrise de l’hostilité et la maintenance de l’unité » (Julien Freund) quelques soient les circonstances et les époques.

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